Ce matin, la messe sera dite. Une fois conclus, dès potron-minet, les travaux de la conférence de conciliation, les deux Chambres du parlement se prononceront une toute dernière fois sur le programme d'armement 2004. En cas de non-accord, celui-ci risque de passer à la trappe tout entier. Pour la première fois, dans un entretien exclusif avec Le Temps réalisé hier, le chef de l'armée, le commandant de corps Christophe Keckeis, s'exprime publiquement sur ce sujet explosif: «Le rejet de l'ensemble du programme d'armement serait un signal dramatique, un vrai désastre. J'espère qu'il y aura un sursaut de bon sens.» De guerre lasse, il demande instamment aux partisans des deux avions de transport – majoritaires au Conseil des Etats – qui sont au cœur de la polémique d'y renoncer, afin de ne pas tout faire capoter.

Positions figées

Si près du vote fatidique, Christophe Keckeis sait que les chances que son appel soit entendu sont minces. Du reste, il se défend de vouloir faire de la politique: «Je réagis comme un soldat auquel on a confié une mission et que l'on veut priver des moyens de l'accomplir.» Le programme d'armement 2004 a déjà été amputé des 138 millions qui devaient être consacrés à la transformation de 12 chars Léopard en engins de génie et de déminage, refusés par les deux Chambres. Les 518 millions restants devaient permettre l'achèvement du système de guidage aérien Florako, l'achat de 100 000 casques de protection balistique, de deux plates-formes de simulation de tir au laser, de 49 containers de ravitaillement en carburant, et surtout de deux avions de transport de petite taille, des appareils espagnols Casa C-295M, pour 109 millions. Mais ceux-ci sont l'objet d'un bras de fer au Conseil national: l'UDC les refuse pour amputer les missions de paix à l'étranger, auxquelles elle s'oppose, tandis que la gauche veut rejeter l'entier des dépenses parce qu'elle ne les juge pas prioritaires – surtout après les coupes sombres imposées par la droite dans le social.

Après trois allers-retours entre les deux conseils, la conférence de conciliation cherchera une solution de compromis, mais les positions des deux chambres et des partis paraissent figées. Entre deux maux, Christophe Keckeis choisit le moins douloureux: il conjure les parlementaires de «sortir les avions de transport du paquet. C'est le dernier espoir, avance-t-il. Rejeter l'entier du programme d'armement serait un geste historique au pire moment: l'armée a entrepris une réforme fondamentale, extrêmement difficile tant la cure d'amaigrissement est intensive. Encaisser pareil signe négatif serait un défi incroyable. L'ambiance est tendue, je suis contrôlé tous les mois sur chaque chiffre, le budget ne cesse de fondre.»

Christophe Keckeis s'étonne que le parlement confie des missions à l'armée, adoubées par la volonté du souverain, puis lui retire les moyens d'accomplir ces missions par jeu politique. S'il est prêt à renoncer provisoirement aux deux avions de transport, c'est avec l'amertume de celui qui a produit un nombre incalculable de rapports sur la question, et qui a l'impression d'avoir suivi à la lettre les exigences fixées par le cadre politique, la réalité du terrain et les restrictions financières.

«Les missions de paix à l'étranger sont de plus en plus demandées par l'ONU, argumente le chef de l'armée. C'est la leçon la plus intelligente que l'on a tirée des guerres modernes. Or, nous Suisses jouons au poker en nous liant à des privés, qui transportent nos troupes, mais qui ne sont pas équipés ni autorisés pour la moindre situation de crise. C'est irresponsable. Avec les Casa C-295M, nous avions trouvé le moyen d'entrer dans la cellule européenne de transport militaire, solution pour remplacer l'acquisition d'avions plus gros que nos finances nous interdisaient. Tous les autres scénarios ont été examinés, ils sont inopérants ou beaucoup plus onéreux.»

Christophe Keckeis estime que les discussions sur le type d'appareil cachent la volonté de saboter l'ensemble du programme. Il rappelle aussi que l'humanitaire pratiqué sans accompagnement sécurisé n'est plus possible.

«Cela me fait mal au cœur que ce soit justement la Suisse, avec sa tradition humanitaire, qui fasse de la résistance. Quarante pays sont engagés au Kosovo: ce n'est pas seulement de la défense, mais aussi de la politique extérieure.»