A 22h30 hier soir, on ne savait toujours pas si la grève à l’Aéroport international de Genève se poursuivrait aujourd’hui. Réunis en vue d’une assemblée générale sous la houlette du Syndicat des services publics (SSP), les employés de l’entreprise d’assistance au sol Swissport s’acheminaient soit vers la sortie de crise qui pourrait consister en une médiation du conflit par la Chambre collective des relations du travail, soit vers une prolongation de la grève, à l’aube d’un week-end de retour de vacances qui s’annonce particulièrement chargé. Des négociations ont été menées toute la journée de jeudi sous les auspices de François Longchamp, le radical à la triple casquette: président de l’AIG, président du Conseil d’Etat et ministre de la Solidarité et de l’emploi. Celui-ci refuse pourtant de parler de négociation ou même de médiation, il évoque une «analyse» de la situation. A 21 heures, Stefan Giger, secrétaire central du SSP, expliquait qu’après de longues heures de négociation, une pause avait été décidée. Les discussions devaient reprendre une heure plus tard.

«Colonne vertébrale tassée»

En début de journée, l’affaire prenait déjà une tournure différente des cinq jours de mobilisation précédents. Ce jeudi, une centaine de grévistes avaient décidé de faire savoir leur mécontentement à la population. A 10h45 à la gare de Cornavin, munis de porte-voix, de drapeaux et de leurs vêtements fluorescents de fonction, ils débutent bruyamment le défilé qui les mènera à l’Hôtel de Ville, où siège le gouvernement. Après avoir vainement tenté de rester à l’écart du conflit, François Longchamp a accordé un rendez-vous à 11h30 au SSP, accompagné de quelques délégués du personnel de Swissport. Auparavant, il s’est entretenu durant deux heures avec la direction de l’entreprise mise en cause.

Il fait glacial, mais les employés de Swissport ont l’habitude de subir les caprices du temps: la plupart des grévistes travaillent dans le secteur du tri des bagages, particulièrement physique. Fernando Carvalho, 57 ans, parle en connaissance de cause: cela fait vingt-cinq ans qu’il travaille à l’aéroport, d’abord sur la piste, puis, depuis trois ans, au tri des bagages: «Ma colonne vertébrale s’est tassée, j’ai demandé à changer de secteur.» La casquette «grève», il la porte surtout pour donner un coup de pouce aux jeunes, parce que lui prendra bientôt sa retraite. «C’est à contrecœur qu’on se mobilise, on n’a pas le choix.» Comme ses collègues, il réclame une convention collective (CCT) de branche, des hausses de salaire, de meilleures indemnités pour le travail de nuit et du week-end et la suppression des pénalités financières en cas d’arrêt maladie (LT des 6 et 7.1.2010). «Les jeunes qui entrent dans le métier touchent un salaire de 3500 francs. Moi, je reçois 4700. – brut», illustre-t-il.

Les grévistes demandent par exemple 250 francs de plus par mois, mais la direction de Swissport n’a proposé qu’une prime annuelle de 400 francs. Cela n’a pas empêché 84% des employés de l’entreprise de signer la CCT que dénonce le syndicat SSP. Les mécontents assurent que cette divergence de vues est due au fait que le personnel qui travaille dans les bureaux ne souffre pas autant que les bagagistes, qui constituent l’écrasante majorité des grévistes.

Le maire en colère

Les grévistes ont réussi à rallier à leur cause la plupart des syndicats, la gauche dure, le Mouvement citoyens genevois et le Parti socialiste. Le maire de Genève, Rémy Pagani, n’a pas hésité à rejoindre leur camp. Il faut dire que ce membre d’A gauche toute! est l’ancien représentant du SSP à l’aéroport. Alors que les employés de Swissport crient leurs slogans sous les fenêtres de François Longchamp, le maire juge sévèrement l’action de son homologue cantonal: «Il est inquiétant de constater que les autorités n’ont pas pris leurs responsabilités. Le rôle de François Longchamp consiste à réunir toutes les parties en cause, et pas seulement le syndicat, pour trouver une solution. La loi l’exige», peste-t-il dans la matinée.

Le maire se tient «à disposition» des acteurs en conflit pour jouer les médiateurs. Ayant lui-même participé à des grèves à l’AIG par le passé, il a un avis bien tranché sur la situation actuelle: «L’aéroport a laissé entrer des entreprises «low-cost», il n’y a pas de miracle: la pression s’est exercée sur les bagagistes, dont les salaires ont drastiquement baissé. Et quand vous enclenchez la spirale à la baisse, les concurrents sont obligés de suivre. François Longchamp doit intervenir pour imposer des CCT partout avec des salaires minimaux.»

Jambon-beurre

C’est une journée d’attente, rythmée par les allées et venues des médias et des grévistes dans la cour intérieure du Département de la solidarité et de l’emploi. Au son des tubes de Manu Chao, les employés de Swissport patientent et prennent leurs aises: à 14h30, ils transforment les vénérables lieux en aire de pique-nique. Baguettes, jambon, beurre, ils ont même pensé aux cornichons. L’antichambre du bureau de François Longchamp est prise d’assaut par les journalistes, installés sur les canapés, voire par terre. Au grand dam des photographes, le ministre radical a fait savoir plus tôt qu’il refuse d’être immortalisé aux côtés des syndicalistes. Histoire de tenter de garder la distance.

Quand à 15h20, après quatre heures de discussions, la porte s’ouvre enfin, c’est la ruée. Yves Mugny diffuse un message sibyllin, mais porteur d’espoir aux travailleurs rassemblés: «Les discussions sont informelles, mais se déroulent sur un ton respectueux. On essaie de trouver une porte de sortie au conflit, il y a des ouvertures.» Le conseiller d’Etat et président de l’AIG semble cette fois décidé à mouiller sa chemise: les discussions doivent reprendre en fin d’après-midi.

A 22 heures, les grévistes sirotaient des bières autour d’un brasero allumé devant la tente qui leur sert de piquet de grève, au fret de l’aéroport.

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