Le «folo» est fini. Et à Berne, où il avait gagné ce surnom peu flatteur, on dissimule mal une certaine impatience à voir tomber pour de bon le régime du colonel Kadhafi, devenu depuis l’été 2008, et l’arrestation de son fils à Genève, la bête noire des diplomates helvétiques. En privé, Micheline Calmy-Rey ne cache plus son «bonheur» de voir le guide libyen proche de sa chute, relate une source bien introduite au Département fédéral des affaires étrangères (DFAE).

Ce sentiment transparaît aussi dans ses déclarations publiques. Jeudi dernier, alors que les émeutes venaient de commencer, la ministre déclarait devant une assemblée enthousiaste à Bulle (FR): «Je ne vous cache pas que je regarde la télévision tous les soirs pour voir si ce qui se passe en Egypte n’arriverait pas aussi en Libye.»

Il est rare qu’un membre du Conseil fédéral souhaite publiquement la chute d’un chef d’Etat étranger. A peine moins inhabituel, le communiqué publié lundi par le DFAE: «Eu égard à son expérience avec le régime de Tripoli, la Suisse est très consciente du courage dont font preuve ces hommes et ces femmes qui descendent dans la rue en Libye et revendiquent leurs droits démocratiques.»

«A Bulle, elle a parlé avec son cœur, commente une personne qui la connaît. Il y a probablement chez elle une satisfaction personnelle qui est difficile à cacher, même si, en tant que ministre des Affaires étrangères et présidente d’un pays, elle est obligée de modérer ses propos.»

Dire que «l’expérience» du DFAE avec Mouammar Kadhafi fut désagréable relève de l’euphémisme. Durant deux ans et demi, la diplomatie suisse a vécu, aux mains des Libyens, une torture chinoise faite de mensonges éhontés, de faux espoirs et d’humiliations. Micheline Calmy-Rey en fit personnellement les frais lorsque son voyage en Libye, où elle espérait rencontrer Mouammar Kadhafi pour mettre fin à la crise, fut annulé in extremis en décembre 2008.

Après avoir changé d’ambassadeur sur place, la cheffe de la diplomatie vit ensuite son chargé d’affaires, Stefano Lazzarotto, poussé à bout, comme le rappelle un câble envoyé par l’ambassade des Etats-Unis à Tripoli le 8 septembre 2009 et divulgué par WikiLeaks (09TRIPOLI714): «Je reçois même des appels au milieu de la nuit de Berne. Ils ne comprennent pas à quel type de pression je suis soumis. J’ai perdu sept kilos dans les dix derniers jours», confiait le diplomate en racontant ses nuits d’insomnie, passées à palabrer avec les Libyens ou à jouer au ping-pong dans le jardin de la mission suisse avec les otages Max Göldi et Rachid Hamdani.

Outre le parfum de revanche qu’ils dégagent, les événements de Libye débarrassent la Suisse d’un boulet: le Tribunal arbitral international qui devait évaluer l’action des policiers genevois lors de l’arrestation d’Hannibal Kadhafi. La Suisse a profité de la crise pour suspendre ses travaux.

«Ça ne se présentait pas bien pour les Suisses, commente un proche du dossier, mais maintenant c’est mort.» La tactique de temporisation de Micheline Calmy-Rey a porté ses fruits. A force de faire traîner les choses – et l’organisation chaotique des Libyens y a aussi contribué – le tribunal, qui devait entrer en fonction l’été dernier, ne verra sans doute jamais le jour.

Mais, pour l’instant, toute expression de satisfaction trop appuyée serait malvenue. «Evidemment qu’on serait content si Kadhafi était renversé, conclut un haut fonctionnaire helvétique, mais, vu ce qui se passe sur place, ce n’est pas le moment de faire de l’ironie.»