La chute de la maison André & Cie a jeté la consternation au sein de la communauté darbyste, à laquelle appartenait depuis des générations la famille propriétaire de la multinationale du grain. Non seulement ces chrétiens engagés fuient toute publicité comme la peste, mais il leur est particulièrement pénible que de tels liens soient rappelés au moment où les choses tournent mal. «Il n'y a pas si longtemps, la faillite pouvait être une cause d'exclusion», rappelle un familier de ce milieu.

L'homme doit travailler, dit la Bible. C'est donc au travail et à l'honnêteté scrupuleuse que la communauté, qui a toujours compté en son sein nombre de patrons et de directeurs de sociétés, attribue les succès des siens dans les affaires. Mais ces valeurs ne garantissent pas pour autant le succès perpétuel, de même qu'il devient toujours plus difficile de maintenir des règles de vie immuables dans une société en plein changement. Avant même que la déconfiture d'André & Cie ne la frappe moralement et sans doute financièrement (l'entreprise soutenant largement camps et missions), la communauté était affaiblie: les déchirements survenus ces dernières années n'ont pas encore été surmontés.

A Lausanne, ce dimanche matin, la salle des Trois-Rois est pleine. Environ 150 personnes. Au centre, la table de la cène. Les aînés devant, les jeunes au fond. Hommes et femmes siègent séparément, mais il y a des exceptions. Chez les dames, le chapeau ou le fichu est de rigueur, mais les plus jeunes semblent s'en être affranchies. Pas de sermon: le culte est une succession de louanges, de lectures et de chants. Les darbystes chantent avec ferveur, à quatre voix, a capella. Toute la cérémonie est d'une extrême retenue. Pas la moindre expression d'un sentiment personnel, aucune trace d'exaltation charismatique. A l'issue du culte, les jeunes se réunissent pour chanter. On se donne rendez-vous l'après-midi, pour l'étude.

Cette sévérité est l'une des caractéristiques de cette obédience, tout comme l'interprétation particulièrement littérale et rigide du texte biblique et la place secondaire réservée aux femmes, qui ne peuvent prendre la parole durant le service. «J'ai souffert durant mon enfance de devoir porter la jupe et les cheveux longs, mais j'étais très engagée spirituellement», raconte une jeune femme qui a fini par quitter «ce monde d'hommes. Quand j'ai voulu partir, les pressions sur moi et sur mes parents ont été très fortes.»

Dans les années cinquante, la communauté romande avait été déchirée par la querelle dite des peines éternelles. Il y a trois ou quatre ans, un conflit au sujet du rapprochement avec d'autres assemblées évangéliques a créé un nouveau schisme. Les assemblées de Lausanne et de Chexbres, qui sont parmi les plus nombreuses du canton de Vaud, ont basculé dans le camp du dialogue, s'attirant une forme d'excommunication de la part des tenants de l'immobilisme. «La communauté nous trouvait trop larges d'esprit», a confié Henri André à L'Hebdo.

L'assemblée de Morges, qui compte environ 150 personnes, enfants compris, est restée fidèle à la ligne dure. «Tout est dans la Bible et l'homme n'a rien à y rajouter», explique l'un de ses membres, directeur retraité d'une compagnie d'assurances. La cène, ce moment où l'on rompt le pain, est au cœur de la pratique darbyste. Les visiteurs n'y ont pas accès, ceux qui ont fauté en sont écartés. Car les frères pratiquent l'exclusion sectaire des membres dont le comportement n'est pas irréprochable ou qui ont dévié de la juste ligne. A Morges en tout cas, le divorce est encore cause d'exclusion.

Les darbystes n'aiment pas parler d'eux-mêmes, ni faire parler d'eux. Ils se méfient du monde et ne font pas de politique. Contrairement aux militants évangéliques qui, sous les couleurs de l'Union démocratique fédérale (UDF), tentent actuellement une percée politique contre la solution des délais ou la reconnaissance des couples homosexuels. Mais ce silence finit par coûter cher à ceux qui se considèrent comme les derniers des purs et qui ne peuvent plus guère compter, pour survivre, que sur le renouvellement de père en fils. On sent chez ce frère de Morges poindre la résignation: «C'est humiliant de voir qu'on nous reconnaît de moins en moins, mais nous sommes trop faibles par nous-mêmes pour nous réactiver.»