Il court dans la rue. Il court dans une rue de Berne en ce mardi 19 janvier comme il a toujours couru à travers le monde. Mais, cette fois-ci, la course est nerveuse, presque claudicante, le regard est droit, refusant de capter ce qui se passe autour de lui ou d’identifier les gens qu’ils croise. Quelques heures plus tard, à 18h15, la raison de cette nervosité est annoncée par son conseiller en communication, le bureau zurichois Hirzel. Neef. Schmid: Claude Béglé se retire avec effet immédiat de la présidence du conseil d’administration de La Poste.

«J’ai informé aujourd’hui le Conseil fédéral de ma décision de démissionner avec effet immédiat de ma fonction du président du conseil d’administration de La Poste suisse. La discussion sur ma manière de diriger La Poste, souvent menée de manière polémique, et les attaques non pertinentes contre ma personne, associées à des diffamations publiques, m’incitent à prendre cette mesure», écrit-il.

Plus tard, il dira qu’il n’«est pas abattu», mais l’amertume est largement perceptible. Mardi, un événement précis a conduit le Vaudois, à la tête de La Poste depuis le 1er avril 2009, à jeter l’éponge: Moritz Leuenberger lui a présenté le résultat des hearings menés par le groupe de travail dirigé par le secrétaire général du DETEC, Hans Werder, et le directeur de l’Administration fédérale des finances, Peter Siegenthaler. Visiblement, cet audit arrive à la conclusion que les personnes consultées, parmi lesquelles les cadres supérieurs de La Poste, estiment que seul un changement à la tête du conseil d’administration de l’entreprise permettra de restaurer la confiance.

Claude Béglé est un homme qui court. Son curriculum vitae impressionne. Il paraît même trop riche pour être vrai. Et pourtant… Né le 4 décembre 1949, il est titulaire d’un doctorat en économie et de deux maîtrises en droit et en relations internationales. On le retrouve au Népal, où il a même, a-t-il dit dans une interview, été conseiller du roi, au Liban, au Zimbabwe pour des activités humanitaires. On aperçoit ensuite sa longue silhouette au Mexique, en Egypte, en Espagne, au Nigeria, en Equateur, en Colombie, en Tchécoslovaquie pour le compte de Nestlé. Puis c’est la Pologne, pour Philip Morris. Tout cela jusqu’en 1997, date à laquelle il opère le virage postal.

Il entre d’abord chez le hollandais TNTExpress Worldwide, puis chez GeoPost International Management & Development et DPD GmbH, deux filiales de La Poste française. Il passe ensuite en Allemagne en octobre 2005, où il entre dans le groupe Deutsche Post World Net (DPWN), comme responsable de DHL Express Germany et DHL Express Central Europe. En mai 2007, il est nommé Executive Vice-President de DPWN. Son CV le place à la tête de dizaines de milliers d’employés répartis un peu partout dans le monde.

Trop beau pour être vrai? Personnalité extravertie, se confiant volontiers, racontant généreusement ses voyages et les pays qu’il a visités, Claude Béglé arrondit peut-être certains angles. Mais la réalité est là: il a bien parcouru la planète. On retrouve sa trace en Inde, en Chine, ailleurs, où il participe à d’innombrables conférences. Bourlingueur, bosseur, en recherche constante de nouveaux horizons.

Des zones d’ombre? Il y en a forcément. La plus importante peut-être, celle qui aura le plus contribué à sa chute, est le doute sur les mandats exercés pour le compte de l’industriel indien Vijay Choudhary, révélés par le magazine Bilanz (LT du 16.01.10). Il avait parlé de ces mandats à Moritz Leuenberger, mais pas en détail. Il apparaît qu’ils lui ont rapporté de très gros honoraires par le biais de deux sociétés, l’une basée à Genève et l’autre à Dubaï. Ces activités ont été interrompues en 2009.

Dans la foulée, il est aussi apparu que deux des quatre mandats mentionnés dans son profil, sur le site internet de La Poste, n’étaient pas rigoureusement exacts. S’il siège bien dans les conseils d’administration des sociétés Cotecna (Genève) et Puratos (Bruxelles), tel n’est pas le cas de Vayana (Bombay) et Mazars (France), où il exerce des activités annexes. Ces deux mentions ont été retirées du site de La Poste.

Cet homme qui ne tient pas en place n’a jamais conservé la même fonction très longtemps. Cela n’a pas manqué d’éveiller des soupçons sur les raisons de ses fréquents changements. C’est lié à sa nature, à son envie de se lancer de nouveaux défis, a-t-il toujours affirmé. C’est le cas. Son passage de La Poste française à la Deutsche Post, en 2005, s’est cependant fait dans un environnement difficile. Ses relations avec son supérieur de l’époque, Peter Kruse, n’ont pas été faciles. L’Allemand s’en est ouvert voici quelques semaines à la SonntagsZeitung. En 2006, Claude Béglé a pris des décisions qui contre-disaient celles de Peter Kruse, ce qui a été source de remous chez DHL, entreprise dont il avait la responsabilité. Dans ce contexte, en septembre 2006, WeltOnline l’a, et c’est la première fois qu’un tel qualificatif apparaît à son propos, défini comme un «manager intrigant».

Intrigant, Claude Béglé? C’est le reproche qui lui est fait à l’interne de La Poste, où ses méthodes n’ont pas passé la rampe. Volontiers charmeur à l’extérieur, expansif, disponible, Claude Béglé a, dès son arrivée à La Poste, utilisé la communication comme un instrument de séduction. Mais cela n’a pas vraiment fonctionné. Cette image de charmeur contrastait trop avec l’imprécision avec laquelle il exposait sa stratégie, présentée sous des formes variables au gré des interviews et des interventions publiques. Elle contrastait trop avec l’impression générale qu’il donnait à l’interne de l’entreprise, où plusieurs personnes utilisent à son endroit le terme de «brutal». L’éjection du directeur général Michel Kunz en est l’illustration la plus visible.

Il n’en fallait pas plus pour que la fronde s’organise, avec sans doute la complicité d’anciens membres du conseil d’administration ou de cadres (anciens ou actuels) de l’entreprise. Mardi soir, la conseillère aux Etats Géraldine Savary évoquait, à la TSR, les noms d’Ulrich Gygi, prédécesseur de Claude Béglé, et de Michel Kunz. L’affaire n’a pas fini de faire des vagues. Claude Béglé pourrait en dire davantage ce mercredi, alors que le Conseil fédéral sera informé par Moritz Leuenberger de la suite des événements.

La suite, justement. Plusieurs noms circulent pour la succession de Claude Béglé au poste de président du conseil d’administration. Propulsé directeur général de La Poste en décembre, le patron de PostFinance, Jürg Bucher, pourrait encore grimper d’un échelon pour la fin de sa carrière – il a 62 ans. Mais d’autres noms circulent, comme ceux de Benedikt Weibel, ancien directeur général des CFF, de Peter Hasler, ancien directeur de l’Union patronale suisse, ou encore de Jens Alder, ancien directeur de Swisscom, déjà pressenti pour prendre la présidence de la caisse maladie Sanitas.

Par ailleurs, la commission du Conseil national empoigne lundi prochain la révision de la loi sur la poste. Le financement du service universel après la suppression du monopole en est l’élément central. C’est dans cette perspective que Claude Béglé envisageait de développer des activités de Swiss Post Solutions à l’étranger. Il part pour calmer le jeu à La Poste, mais en ayant la certitude d’avoir raison sur l’avenir de l’entreprise.