L'accord survenu entre le groupe lucernois Emmi et ses fournisseurs pour une baisse de 4 centimes du prix du kilo de lait (Le Temps du 21 août) survient à la veille d'une semaine de manifestations paysannes programmées à travers tout le pays. L'Union suisse des paysans (USP), l'organisation faîtière du monde agricole, semble avoir réussi jusqu'ici à contrôler la mauvaise humeur qui agite les campagnes. Elle en a décentralisé l'expression en plusieurs endroits, une manière de limiter les risques de bavures inhérents à une grande manifestation nationale. Le cycle de manifestations débutera vendredi à Morges (VD) et se poursuivra, jusqu'au 1er septembre, en Suisse centrale et orientale, de même qu'à Berne.

La baisse du prix du lait est aujourd'hui au centre de la colère paysanne. La première phase de la libéralisation du secteur laitier s'était déroulée mieux que prévu pour les producteurs, les prix demeurant à un niveau élevé. Ce printemps, le Conseil fédéral autorisait même, contre l'avis des producteurs, une augmentation du contingent global. La situation s'est ensuite très rapidement dégradée, en raison de l'effondrement des prix du beurre et de la poudre de lait sur les marchés mondiaux et, à l'interne, de la mévente de l'emmental qui a entraîné des restrictions de production. Les entreprises de transformation ont réagi en tentant d'imposer une baisse de prix aux producteurs. Emmi y est parvenu en signant un accord cette semaine. On voit mal comment Swiss Dairy Food, déjà en état de faillite virtuelle, pourrait s'abstenir de l'imiter.

Confrontées à la baisse du prix du lait, les organisations de producteurs obéissent au vieux réflexe d'appeler la Confédération à l'aide. L'USP revendique une compensation par le biais des paiements directs et une diminution des contingents. Mardi, elle y ajoutait une prime de 200 francs par vache laitière, revendication abandonnée dans un communiqué publié mercredi. L'enveloppe des subventions fédérales, 14 milliards sur quatre ans et 50 000 francs en moyenne de paiements directs par exploitation, est politiquement à son maximum. Dans ce contexte, les fonds supplémentaires accordés aux uns devraient être pris aux autres. En l'occurrence, il faudrait diminuer les subsides aux exploitations romandes axées sur les cultures pour les redistribuer aux producteurs de lait de Suisse centrale, avec le risque de diviser la paysannerie.

Les problèmes du secteur laitier sont venus exacerber une crise qui couvait depuis des mois. D'une façon plus générale, c'est la poursuite de la réforme de la politique agricole contenue dans le projet PA 2007, en passe d'être soumis au parlement, qui nourrit la grande inquiétude des campagnes, affolées par le rythme des restructurations. Les paysans contestent moins les réformes qu'ils savent inéluctables que le rythme auquel celles-ci les affectent, l'érosion continue de leur revenu et la diminution rapide du nombre des exploitations. Si le maintien du contingentement laitier figure au premier plan des revendications agricoles, c'est parce qu'il constitue l'un des derniers cadres réglementaires en mesure de les rassurer. L'annonce de sa suppression, ce printemps, a été vécue par les producteurs comme une provocation de Pascal Couchepin. Le ministre de l'Economie voulait, pour le lait comme pour la viande, pousser les producteurs à s'organiser eux-mêmes. Mais les réflexes acquis en cinquante ans d'étatisation totale ont la vie dure. En cas de problèmes, les campagnes cherchent moins facilement de nouvelles ressources en elles-mêmes qu'auprès de la Confédération. C'est ainsi qu'elles s'opposent à la réorganisation du marché de la viande, en préférant là aussi conserver un cadre étatique, quitte à engraisser les intermédiaires. A l'angoisse du lendemain provoquée par PA 2007, la chute du prix du lait vient aujourd'hui ajouter l'accablement et la colère et fournir l'occasion d'ajouter d'autres revendications plus concrètes, dans le cadre des manifestations prévues depuis des mois.