années sombres

Les cicatrices de l’apartheid

La Suisse a eu une attitude ambivalente face à Pretoria. Elle a condamné le régime raciste tout en contournant les sanctions pour coopérer dans les domaines économique, militaire et même nucléaire. Retour sur des années sombres

Certaines pages de l’Histoire se tournent difficilement. La Suisse a eu une attitude schizophrénique vis-à-vis de Pretoria durant l’apartheid. Tout en condamnant le régime raciste qui a sévi entre 1948 et 1994, elle a maintenu d’étroits contacts avec le gouvernement sud-africain de l’époque. L’industrie suisse a été jusqu’à appuyer la fabrication secrète de bombes atomiques.

Ce passé peu glorieux, le programme du Fonds national de recherche consacré aux relations entre la Suisse et l’Afrique du Sud et dirigé par l’historien Georg Kreis, le PNR 42 +, le documente de long en large. Mais son rapport final, présenté en octobre 2005, a laissé à plus d’un titre un goût amer. Les historiens se sont plaints des moyens modestes mis à disposition – 2 millions de francs.

Surtout, l’accès à une partie des archives (essentiellement la période 1960-1994) leur a été bloqué. Le gouvernement a décrété le 16 avril 2003 un embargo sur les archives pour éviter que les entreprises suisses faisant l’objet de plaintes collectives aux Etats-Unis soient désavantagées. Voilà qui a fait dire à Georg Kreis, peiné par ces entraves, que le rapport de synthèse n’était «pas un rapport de vérité». Enfin, le Conseil fédéral a refusé de commenter les résultats de l’enquête. Les demandes d’instaurer une commission d’enquête parlementaire ont, elles, toutes été balayées. Aujourd’hui, des historiens s’apprêtent à relancer des démarches pour tenter de débloquer la situation.

Malgré ces zones d’ombre, les résultats des 10 enquêtes indépendantes sont édifiants. «En ne se joignant pas aux sanctions, la Suisse, par ses exportations de capitaux et l’acquisition d’or sud-africain, a soutenu en termes d’efficacité économique le régime de l’apartheid avec ses entreprises d’Etat assoiffées de crédits et ses énormes dépenses publiques», souligne Georg Kreis. Mais sans pour autant contribuer à sa longévité. Du moins, rien n’a permis de le prouver.

Les deux pays ont aussi collaboré en matière de renseignements pour combattre les opposants à l’apartheid. L’attaché militaire sud-africain de l’époque basé en Suisse avait noué des relations avec des politiciens situés tout à droite de l’échiquier politique. Parmi eux, Ernst Cincera et un certain Christoph Blocher, président dès 1982 du Groupe de travail Afrique du Sud (lire ci-contre).

Les relations entre les deux pays ont été particulièrement intenses à l’apogée de l’apartheid, dans les années 1980. Le massacre de Soweto en 1976 n’a en rien modifié l’attitude des autorités suisses. En 1986, les Etats-Unis, la Communauté européenne et le Japon, principaux partenaires économiques de l’Afrique du Sud, adoptaient des sanctions économiques contre le régime de l’apartheid. Pas la Suisse: elle invoquait la liberté du commerce et de l’industrie, garantie par la Constitution, et la stricte séparation entre affaires publiques et privées pour ne pas suivre.

La politique internationale des sanctions n’a en fait jamais eu de véritable influence sur les autorités suisses. La Suisse a au contraire contourné à grande échelle l’embargo sur les armes décrété en décembre 1963 par l’ONU suite au massacre de Sharpeville, de même que les règles suisses, plus larges, affirme Peter Hug, auteur d’une passionnante étude sur la coopération militaire et nucléaire sous le régime de l’apartheid.

Plusieurs fabricants d’armes, dont Oerlikon-Bührle, ont transgressé l’interdiction d’exporter des armes et accepté de nouvelles commandes. Entre l’été 1964 et mai 1965, l’entreprise a par exemple exporté 30 canons de 35 mm. En août 1965, elle a accepté une nouvelle commande: 90 canons pour un montant de 52,7 millions de francs ainsi que 45 unités de contrôle de tir Super Fledermaus pour 54 millions de francs. L’interdiction suisse était relativement perméable, puisqu’elle ne s’appliquait pas au matériel de guerre fabriqué sous licence à l’étranger. Il suffisait de produire des pièces détachées en Suisse et d’effectuer le montage dans un autre pays pour qu’aucune autorisation ne soit exigée.

Les autorités fédérales étaient au courant de ces commerces illégaux, mais les toléraient tacitement. Cela alors que la Suisse officielle s’était distinguée par une «condamnation morale» de l’apartheid à la Conférence de l’ONU sur les droits de l’homme en 1968, à Téhéran. «L’administration tolérait ces nombreux commerces illégaux et gris, les soutint parfois activement ou ne les critiqua que du bout des lèvres. Le Conseil fédéral n’était toutefois pas informé de la plupart de ces commerces et n’assuma pratiquement pas sa tâche de haute instance de surveillance politique», souligne Peter Hug.

L’historien va plus loin: la Suisse a même appuyé indirectement la fabrication de bombes atomiques sud-africaines. Ayant un besoin urgent d’uranium pour son propre programme d’arme atomique, elle en a importé d’Afrique du Sud, seul pays à l’époque prêt à en livrer sans condition. La société des frères Sulzer SA et la société VAT de Haag (SO) ont livré en contrepartie d’importants composants pour l’enrichissement d’uranium sud-africain, contribuant ainsi à mettre à disposition les matières fissibles nécessaires à la fabrication des six bombes atomiques que le gouvernement sud-africain a avoué, en 1993, avoir fabriquées.

Pour Peter Hug, la raison pour laquelle les autorités suisses protégeaient à tel point les intérêts économiques de l’industrie de l’armement est à trouver dans le contexte de la guerre froide. «Certes, l’apartheid et les méthodes utilisées pour cette protection déplaisaient en Suisse à nombre de hauts fonctionnaires et politiciens, mais la lutte effective ou supposée contre le communisme a pris le pas sur les autres considérations», souligne-t-il.

Dès 1986, le Conseil fédéral édicte aussi des «mesures positives», pour améliorer les conditions de vie de la population noire et établir des relations étroites avec l’opposition pour l’ère post-apartheid. Cinquante millions de francs seront injectés dans différents programmes entre 1986 et 1994. La Suisse avait besoin de redorer son image.

Autre fait moins connu: le rôle joué par la Suisse lors de négo­ciations secrètes entre l’African ­National Congress (ANC) et des représentants du gouvernement sud-africain, prémices de celles qui ont conduit à la libération de Nelson Mandela. Dès l’été 1987, la Suisse a soutenu une initiative de paix secrète lancée par un avocat du Cap, Richard Rosenthal. Une première réunion a eu lieu à Dakar. Le 6 mai 1988, Richard Rosenthal rencontrait le secrétaire d’Etat Edouard Brunner dans un restaurant bernois. Ce jour-là, ce dernier, a promis, comme il le raconte dans un livre en 1998, le soutien et l’appui financier de Berne. Il propose notamment de libérer Nelson Mandela sur sol suisse, ce qui permettrait au gouvernement sud-africain d’alléguer des raisons de santé.

Le 3 octobre 1988, Pieter Botha, devenu président de la République après avoir été premier ministre, rencontra René Felber à Berne. Mais l’entretien a mal tourné. Le conseiller fédéral chargé du DFAE l’a rendu furieux en lui demandant pourquoi l’initiative Rosenthal, et donc la libération de Nelson Mandela, avançait si lentement. L’avocat a adressé une lettre le 14 décembre à Pieter Botha, dans laquelle il transmet l’offre de Berne d’accueillir une rencontre secrète en Suisse. Mais la réponse, négative, tombe en 1989. C’est la fin de la mission suisse.

Reste que, lorsqu’il est libéré en février 1990 après vingt-sept ans de prison, Nelson Mandela décide de réserver à la Suisse l’un de ses premiers voyages à l’étranger. Il a rencontré René Felber le 8 juin 1990.

Cinquante millions de francs seront injectés dans des programmes d’aide entre 1986 et 1994. La Suisse avait besoin de redorer son image

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