Dix mille, quinze mille, vingt mille voix, davantage? Le résultat de Cilette Cretton, candidate dissidente au Conseil d'Etat valaisan, ancienne présidente du Parti radical, fait l'objet de toutes les interrogations. Depuis deux semaines, sans appareil de parti, elle court le canton accompagnée de la députée Fabienne Bernard, promue cheffe de campagne. Mardi dernier, elle a fait un passage incontournable à Sion pour la réunion préélectorale du groupe Solidarité-Femmes.

Créé en 1995, ce mouvement est devenu rapidement une quasi institution en Valais, ralliant dans tous les partis les politiciennes les plus dynamiques pour faire avancer la cause des femmes dans les structures politiques. Mardi donc, une centaine de membres accueillaient les candidates au Grand Conseil, et surtout l'unique prétendante au Conseil d'Etat. Evidemment, tout le monde connaît «Cilette», et chacune lui marque un indéniable respect pour une carrière politique qui n'a jamais démenti son soutien inconditionnel à la cause des femmes.

Mais ces femmes soutiennent-elles vraiment Cilette au-delà des applaudissements nourris qu'elle a obtenus ce soir-là? Ce n'est pas si simple. Depuis sa création, Solidarités Femmes a soutenu trois candidates au Conseil d'Etat: Ruth Kalbermatten en 1997, et Viola Amherdt et Chantal Balet en 1999. Aucune n'a été élue, et le Valais reste le seul canton romand à n'avoir jamais vu une femme s'asseoir dans le fauteuil d'un ministre. Si toutes épousent la cause, les femmes n'en restent pas mois des démocrates-chrétiennes, des radicales ou des socialistes, et dans l'urne le choix partisan l'emporte souvent sur le choix du sexe.

Cilette Cretton parviendra-t-elle alors en 2001 à offrir cette conquête historique aux femmes valaisannes? «En Valais, explique-t-elle, on se montre sourcilleux des représentativités régionales, politiques, linguisti- ques, mais pas génériques. J'oblige le monde politique à prendre en compte cette composante. Si ma candidature n'aboutit pas à un résultat direct aujourd'hui, elle demeure importante pour l'avenir.»

Devant ses consœurs, elle a conclu: «Dans ce canton, élire une femme veut toujours dire enlever une place à un homme.» Dans la salle l'adhésion est grande. Les hommes ne sont pas à la fête. Ils ne sont d'ailleurs pas là. Seul le président du Parti radical, Léonard Bender, est venu expliquer la position de son parti et démentir une sourde réputation de machisme: le candidat «mâle» Claude Roch a été choisi d'une manière démocratique, et le maintien du pluralisme politique est plus fondamental que l'élection d'une femme, a-t-il voulu expliquer. Ce n'était peut-être ni le lieu, ni l'heure, mais enfin c'était dit. «La cause des femmes, se défend-il, ne peut être la seule aune à laquelle doit se mesurer l'engagement politique. Les loyautés sont multiples et d'intensité variable: le parti, l'idéologie, le milieu social, l'appartenance culturelle et la tradition.»

Mais la candidature de «Cilette» a justement pour objectif de «tordre le cou» à cette tradition, qui veut qu'aujourd'hui, trente ans après avoir obtenu le droit de vote, être femme demeure un indéniable handicap dans les partis politiques valaisans. Au Grand Conseil, elles ne sont d'ailleurs que 16%. A 56 ans, connue comme le loup blanc dans le monde politique, Cilette Cretton a encore l'énergie et la personnalité pour convaincre, c'est certain. Mais la question demeure. Quel crédit a-t-elle aujourd'hui dans l'opinion publique? On l'aime bien dans les milieux de l'enseignement et des éducateurs, au sein d'une gauche proche des services publics, on l'aime bien à Martigny où elle habite, et enfin parmi tout un électorat disparate content de voir une candidature sauvage contre le consensus des états-majors de parti.

De l'addition de toutes ces sympathies dépendra son résultat. Elle avoue elle-même ne pas trop savoir: «Cela peut aller du flop le plus complet à la réussite.» Mais, en Valais, on aime bien les campagnes, à tout le moins l'existence d'un choix, d'un enjeu, et son apparition a créé cette alternative pour un électorat de plus en plus imprévisible. Comme dit un vieux précepte politique: «Au premier tour on sanctionne, au second on élit.» Ici la sanction pourrait bien profiter à «Cilette». Mais alors ce ne sera pas seulement à cause du vote des femmes. Il y aura aussi quelques hommes dans le coup.