Puisqu'ils ont déjà choisi de s'appeler «Die Regierung» (le gouvernement), le prochain pas s'imposait: échanger les rôles avec l'autre gouvernement, le Conseil d'Etat de leur canton de Saint-Gall. La proposition déposée dans le cadre des projets du 200e anniversaire du canton par Heinz Büchel, responsable du collectif de musiciens handicapés qui vivent ensemble à Ebnat-Kappel, dans le Toggenburg (Le Temps du 13 août 2002), a d'abord suscité crainte et réticences auprès des gouvernants officiels. Où allaient-ils prendre tout ce temps, et pour un exercice qui risquait de ne pas dépasser l'échange de banalités?

Le Conseil d'Etat a décidé toutefois de se plier à la décision favorable de la commission indépendante chargée d'évaluer les projets de ce 200e anniversaire. Cinq membres du collège se sont déclarés prêts à tenter l'aventure et, surtout, à consacrer pour cela deux journées entières de leur précieux temps, à passer avec un membre du gouvernement du Toggenburg. Certains couples étaient prédestinés: Peter Schönenberg, directeur des Finances, et Roland Altherr, chanteur et pianiste du groupe, partagent la même jovialité extravertie et le même plaisir à se mouvoir au centre de l'action. «Je me suis senti comme un roi, j'ai vécu des choses que je ne revivrai plus», déclare Roland Altherr, dont le plus grand bonheur a été sa sortie avec les pompiers, et surtout l'uniforme qu'il a pu garder. Pour Kathrin Hilber, directrice des Affaires sociales et Franco Scagnet, percussionniste autiste et sourd-muet, l'échange devait se passer de communication verbale. «Nous avons appris à nous parler, j'ai découvert combien il peut y avoir de vie dans le silence», explique Kathrin Hilber.

Réunis récemment pour tirer un bilan de cette expérience inhabituelle, tous les participants rayonnent encore au souvenir des jours passés ensemble. L'essentiel a eu lieu entre quatre yeux, sans témoins. Les membres du gouvernement officiel soulignent que l'expérience va les marquer pour longtemps et souhaitent que d'autres institutions pour personnes handicapées prennent l'initiative d'aller au-devant de la population. Heinz Büchel, le père du projet, le dit sans détour: «Alors que tous avaient peur que ces rencontres ne soient qu'un alibi, je peux dire que le tout a foutrement bien réussi.»

Le temps – sa perception, son organisation et son manque – semble avoir été au cœur des échanges entre les deux gouvernements. «Je n'ai pas eu le temps de réfléchir longtemps à ce que j'allais faire, et c'était peut-être mieux comme cela, j'ai pu prendre les contacts comme ils venaient», dit Karin Keller-Sutter, directrice de la police. «Je souhaiterais que le gouvernement ait plus de temps pour des échanges, ils doivent lutter pour avoir des loisirs, leur agenda est déjà plein jusqu'à la fin de l'année», explique son partenaire, Massimo Schilling, guitariste dans le groupe, et grand amateur de cravates. Qu'attendait-il de cette rencontre? «J'étais intéressé par la personne, je voulais la connaître, j'espère que les contacts vont continuer, que l'on n'oublie pas.» S'il pouvait exprimer un vœu? «Que les choses soient simplifiées, il faut toujours tout écrire, et encore contrôler la qualité.» Dans la salle du Conseil d'Etat, Massimo Schilling s'est assis à la place de Karin Keller-Sutter. «Nous avons discuté des règles, de celles qui valent pour le Conseil d'Etat lors d'une séance de gouvernement et de celles qui ont cours à Ebnat-Kappel. Et aussi de qui a tendance à dominer dans chaque groupe», explique la conseillère d'Etat, avec une petite moue ironique. Que va-t-elle conserver de cette rencontre? «Ce n'est pas nouveau, mais garder du temps pour les choses essentielles, garder la distance par rapport à mes tâches.» Deux jours, pour une visite réciproque, ce n'est pas beaucoup pour développer un échange: «J'étais étonnée de ce que l'on peut atteindre en si peu de temps. Le contact avec des personnes handicapées était nouveau pour moi: cela m'a un peu ouvert l'horizon. Nous avons le même âge et nous sommes entretenus de manière très personnelle. Massimo est comme une vieille connaissance», explique Karin Keller-Sutter. Comme en écho, Massimo Schilling avait, quelques minutes auparavant, déclaré: «Elle est une nouvelle amie pour moi.» Le décalage dans le choix des termes ne pourrait exprimer mieux l'équilibre fragile d'une telle rencontre.