La Suisse est devenue cet été le terrain de jeu des touristes helvétiques, Covid-19 oblige. De quoi leur permettre de découvrir – ou de redécouvrir – ce qui fut l’une des premières destinations du tourisme mondial. «Le Temps» vous plonge cette semaine dans cinq tendances fortes qui ont marqué le développement de cette branche économique dans notre pays.

En ce bel après-midi de juillet, des touristes se pressent pour franchir le petit pont qui va les mener dans la première cour du château de Chillon. Epousant parfaitement les contours de l’îlot sur lequel il trône, l’édifice médiéval a vu le jour il y a un millénaire, à quelques enjambées des rives du Léman, dans la commune de Veytaux. Quelque huit cents ans plus tard, le bâtiment deviendra, bien involontairement, l’un des berceaux du tourisme. Selon les derniers chiffres fournis par l’Organisation mondiale du tourisme, cette branche a généré chaque jour en 2018 quelque 4,1 milliards de dollars de recettes. Des revenus qui se sont effondrés depuis le début de la pandémie de Covid-19.

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Car si des touristes se pressent, il y en a bien moins que d’habitude, confie Marta dos Santos, historienne et directrice de la fondation qui exploite le monument historique le plus prisé de Suisse. L’an dernier, un nombre record de 432 000 entrées a été enregistré, 77% d’entre elles concernant des visiteurs étrangers, en premier lieu des Chinois et des Américains.

L’absence de cette clientèle se fait évidemment sentir cette année. Mais c’est aussi l’occasion pour les Suisses, relève celle qui veille aujourd’hui sur sa destinée, de découvrir ou de redécouvrir ce monument qui est devenu lieu de pèlerinage au XIXe siècle.

Le Grand Tour

Si vous faites partie de ceux qui arpentent le territoire helvétique cet été, vous notez certainement, en de multiples endroits, les panneaux rouges qui balisent le «Grand Tour», un parcours qui rassemble 45 attractions touristiques à découvrir. Ce concept marketing s’inspire d’une tradition européenne qui débute au XVIIIe siècle. Ce Grand Tour – qui donnera son nom au tourisme – voit l’aristocratie européenne, surtout britannique, sillonner l’Europe, principalement à destination du bassin méditerranéen. Ce qui la conduira à faire des étapes toujours plus longues en Suisse.

La Suisse, raconte l’historien Laurent Tissot, professeur honoraire de l’Université de Neuchâtel, concentre à cette période plusieurs ingrédients qui expliquent l’engouement que va susciter notre pays. Engouement qui concerne en premier lieu l’Arc lémanique, mais aussi la Suisse centrale, pour franchir le col du Gothard, ainsi que, dans une moindre mesure, l’Oberland bernois. L’essor du tourisme dans des régions comme les Grisons et le Tessin se fera dans un deuxième temps, lorsque ces zones plus excentrées bénéficieront de meilleures voies d’accès.

Les paysages grandioses qu’offrent ces chaînes de montagnes imposantes se perdant dans des lacs aux eaux cristallines vont trouver une résonance toute particulière chez ces voyageurs en mal de romantisme. «Il y a au XVIIIe siècle une nouvelle lecture esthétique de la nature qui vient d’Angleterre, note Laurent Tissot, auteur du livre Histoire du tourisme en Suisse au XIXe siècle (Ed. Alphil). Des artistes, des peintres, des aristocrates voient cette nature autrement, comme un environnement qui nous élève, qui nous raconte autre chose.»

«Ce changement, ajoute son confrère Cédric Humair, maître d’enseignement et de recherche à l’Université de Lausanne, est alimenté outre-Manche par l’industrialisation et l’urbanisation. Des villes où l’on vit très mal se développent. Pour s’échapper, on va en villégiature. La nature gagne ainsi en importance et devient positive. Liés à ce phénomène se développent le préromantisme, puis le romantisme. Il s’agit d’un mouvement qui refuse cette nouvelle société qui se met en place.»

La Suisse devient «the place to be»

Laurent Tissot, historien

De 1750 à 1790, puis après les guerres napoléoniennes, la Suisse devient donc «the place to be et the place to see», résume Laurent Tissot. Sa notoriété va être nourrie par de nombreux récits ou des œuvres picturales qui seront présentés dans les pays d’origine de leurs auteurs, une publicité croissante pour ce petit pays montagneux, principalement voué, à cette époque, à l’agriculture.

Sur les traces de Lord Byron

Paru en décembre 1816 à Londres, le poème Le Prisonnier de Chillon va définitivement asseoir la notoriété de l’Arc lémanique comme une destination incontournable. Ce texte fait de son auteur, Lord Byron, «un inégalable expert en marketing», s’amuse la directrice du château.

A cette époque, contextualise Marta dos Santos, l’artiste est entouré d’une aura sulfureuse en Angleterre. «Il serait aujourd’hui un véritable people», enchaînant les liaisons, dont une à caractère incestueux avec sa demi-sœur, une autre avec la sœur de Mary Shelley, auteure de Frankenstein, également écrit en Suisse. A l’instar de Lord Byron, elle se trouve à Genève en ce drôle d’été 1816. Avec son futur mari Percy, elle passe beaucoup de temps en compagnie du poète.

Durant ces mois, nous apprend Marta dos Santos, il règne un bien curieux climat en Europe. C’est à une terrible éruption volcanique survenue en Indonésie que l’on doit un ciel sombre où le soleil fait souvent défaut. Un temps menaçant qui n’empêchera pas Lord Byron de décider de marcher sur les traces de La Nouvelle Héloïse de Jean-Jacques Rousseau. Le philosophe joue un rôle crucial dans l’intérêt que suscite la région pour ces romantiques habités par les valeurs humanistes et démocratiques du Siècle des lumières.

Et c’est ici, indique l’historienne, montrant les eaux calmes du lac, au bas de la face sud du château, que la Julie de ce roman trouvera la mort, en tentant de sauver son fils Marcelin. Ici que le poète anglais arrive le 25 juin 1816 sur ses traces, dans une embarcation qu’il a louée et qui manque d’ailleurs de chavirer. Ici qu’il contemplera un panorama qui n’a rien à voir avec le féerique tableau qui s’offre à nous. «Il faut s’imaginer, insiste-t-elle, un ciel gris, lugubre et un château laissé à l’abandon.»

Le garde qui accueille le voyageur anglais ne se doute pas qu’il va entrer dans la petite histoire. Avec force détails, il conte à son interlocuteur le calvaire que François Bonivard subit en ces lieux, près de trois siècles plus tôt. Emprisonné par le duc de Savoie, ce patriote genevois passera, de 1530 à 1536, six années de captivité, enchaîné à un pilier dans les sous-sols du château, selon le narrateur.

Ce sort cruel fait forte impression à Lord Byron, «un être épris de liberté qui œuvrera notamment pour l’indépendance de la Grèce», rappelle l’historienne Marta dos Santos. Sa route le mène ensuite à l’Hôtel d’Angleterre, à Ouchy, où il composera les vers dédiés à la tragique destinée de ce gentilhomme.

Paru quelques mois plus tard, Le Prisonnier de Chillon connaît un succès fulgurant, accentué peut-être, note la directrice du château, par le «parfum de scandale» qui entoure l’écrivain dans son pays. Le poème traverse rapidement les frontières. Tous les notables d’Europe se ruent sur les traces de son auteur.

Il y a une part d’idéalisation dans l’engouement que les Anglais manifestent pour le système de gouvernance de la Suisse

Cédric Humair, historien

Pour apprécier à sa juste valeur la genèse et le retentissement de cette ode à la liberté, il faut la replacer dans son contexte historique. «Les écrivains anglais sont obsédés par la nature du pouvoir politique, remarque Laurent Tissot. Pour eux, les régimes politiques doivent être améliorés et cette idée fait son chemin.» C’est évidemment à ce titre qu’ils vouent un intérêt sans borne à Rousseau, mais aussi à la Suisse, «un pays admiré pour sa dimension républicaine», note Cédric Humair. Il y a aussi, remarque l’historien, une part d’idéalisation dans l’engouement que les Anglais manifestent pour le système de gouvernance de la Suisse.

Enchaîné pendant des mois pour son insoumission à l’autorité ducale, le prisonnier Bonivard va donc devenir un étendard de cette quête de liberté.

Des ambassadeurs illustres

Courbet, Dumas, Hugo, Chateaubriand et bien d’autres grands noms de la scène artistique européenne du XIXe siècle feront le déplacement pour découvrir la geôle du Savoyard. «Le château devient une icône du romantisme», relève Marta dos Santos. Le peintre Eugène Delacroix restera en France pour peindre une version largement romancée du supplice enduré par Bonivard. Le tableau est encore aujourd’hui exposé au Louvre.

Les témoignages artistiques se multiplient ainsi au fil des années. Des voyageurs anonymes vont aussi participer, au travers de leurs récits, à faire de la Suisse une des premières destinations mondiales du tourisme.

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Laurent Tissot évoque également Albert Smith, un personnage extravagant qui met sur pied en Angleterre des spectacles très courus dans lesquels il théâtralise ses pérégrinations dans le massif du Mont-Blanc. La montagne est bien évidemment savoyarde, mais tout dans ses descriptions fait référence à la Suisse. A tel point que c’est ce pays que les spectateurs veulent découvrir à l’issue de ces représentations.

Le Mont-Blanc en Suisse

Avant le Cervin, bien trop difficile d’accès à cette époque, le Mont-Blanc exerce une fascination sur la haute société de cette première moitié du XIXe siècle. «Et, raconte Cédric Humair qui a consacré plusieurs publications à l’essor du tourisme dans l’Arc lémanique, il règne une certaine confusion dans l’esprit des Européens qui, souvent, situent Chamonix et ses glacières en Suisse.»

C’est d’ailleurs la vue sur ce panorama que vante l’Hôtel des Bergues, premier hôtel moderne, inauguré en 1834, à Genève. «Comme condition au succès du tourisme, raconte Cédric Humair, il y a une dimension technique qui est clé, à savoir le développement d’infrastructures, tels les routes et les hôtels. Ce secteur économique est ainsi né de la combinaison d’un élan vers la nature attisé par le romantisme et d’une offre en infrastructures qui s’adapte aux besoins de confort de la haute société.»

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Au début, le voyageur dort chez l’habitant, chez des connaissances de la bourgeoisie et il avance difficilement sur des chemins souvent peu engageants. Avant le développement des chemins de fer, décrit l’historien, les routes vont devenir carrossables. Les bateaux à vapeur vont en parallèle faciliter les déplacements sur le lac, bouleversant l’approche urbanistique. «Cette nouvelle donne, poursuit Cédric Humair, va pousser les autorités genevoises à soigner les berges du lac, auparavant objets de peu d’attention.»

Genève, plaque tournante

La Cité de Calvin joue un rôle central dans l’industrie naissante. La ville représente le port d’attache des premiers touristes. A l’image de Lord Byron et du couple Shelley, les romantiques y séjournent et rayonnent depuis là, se rendant parfois jusque dans les Alpes bernoises pour y découvrir les glacières de Grindelwald.

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Et lorsque la maîtrise du charbon permet une nouvelle forme de mobilité sur le lac, beaucoup s’insurgent de l’image dégradée de la Rome protestante que renvoient les rives. Alors ingénieur cantonal, un certain Guillaume Henri Dufour va entreprendre des grands travaux d’urbanisation du quai des Bergues. Il se déplace aussi pour découvrir les hôtels les plus modernes, inspirés des modèles américains, et commence la construction de l’Hôtel des Bergues, premier établissement de ce genre en Suisse.

Les autorités locales de l’époque saisissent-elles le potentiel de cette branche économique naissante? Le sujet est assez peu documenté et étudié par les historiens, répond Cédric Humair. «Très vite, en revanche, indique-t-il, les banquiers privés genevois en perçoivent l’intérêt parce que cela les met en relation avec les fortunes européennes.» Cela va contribuer à l’épanouissement de la gestion de fortune européenne dans cette ville.

Le développement des chemins de fer, l’apparition des premiers voyagistes emmenés par l’Anglais Thomas Cook vont accélérer et généraliser l’essor du tourisme, cette branche économique que la pandémie de Covid-19 risque encore de handicaper durant de longs mois.

Alors que des millions de personnes voient cette année leur liberté de mouvement réduite, Le Prisonnier de Chillon prend une dimension toute particulière. Au détour d’une pensée surgit soudain une irrépressible envie de transcender l’histoire pour susciter une improbable rencontre entre Rousseau, Byron et Bonivard. Les trois hommes s’étonneraient-ils du rôle bien involontaire qu’ils ont joué dans la naissance de l’industrie touristique? Poseraient-ils un regard sévère sur ce monde qui s’adonne au culte du profit et de la technologie? S’amuseraient-ils de la leçon d’humilité qu’un mystérieux virus microscopique inflige à une société qui se rêve omnisciente?

Une histoire qui se termine bien

Au pied du Sainte-Hélène de Bonivard, en contemplant les généreux reflets du soleil dans le lac cerné par ces sommets qui inspirèrent tant les romantiques, il est en tout cas aisé de comprendre l’émerveillement et l’inspiration que suscita la vue du paysage qui servit de décor à la pénitence du patriote genevois.

D’ailleurs, qu’est-il advenu de lui? Le gentilhomme retrouva la liberté grâce à l’arrivée des Bernois, qui chassèrent les derniers Savoyards présents sur la Riviera lémanique, nous apprend la directrice du château de Chillon. Revenu dans sa ville de Genève, l’homme y coulera une existence bien remplie: il se mariera quatre fois, donnant naissance à une nombreuse descendance, forte de 16 enfants.


Livres de chevet:

«Julie ou la Nouvelle Héloise», de Jean-Jacques Rousseau, 1761.

«Le Prisonnier de Chillon», de Lord Byron, 1816.

«Excursions d’une famille américaine en Suisse», de James Fenimore Cooper, 1837.


Sur les pas des romantiques

Rencontres et inspiration: l’Office du tourisme de Montreux-Riviera a élaboré un parcours jalonné de bancs publics occupés par des hôtes célèbres de la région. Une magnifique balade en très bonne compagnie puisque vous découvrirez que, hormis Rousseau et Byron, une kyrielle d’illustres personnalités vous ont précédé. Une application permet d’en apprendre plus sur leur séjour dans la région. Renseignements: Rencontres-inspiration.com.

La villa Diodati: occupée par Lord Byron et le couple Shelley pendant l’été 1816, cette grande demeure est surtout célèbre pour avoir été le théâtre de la naissance du récit d’horreur Frankenstein. Lors d’une soirée orageuse d’un été «pourri», les trois amis décidèrent de composer chacun un récit. C’est ainsi que les bases d’un des plus célèbres romans d’anticipation furent posées. Sise à Cologny, sur la rive gauche du lac Léman, en terres genevoises, la maison existe toujours, mais ne peut pas être visitée.

Une visite de la maison: Sur les pas maudits de Victor Frankenstein

La Via Rousseau: de Genève à l’île Saint-Pierre, ce parcours vous emmène à travers les lieux de la Suisse romande où l’écrivain a vécu ou qu’il a connus à différents moments de sa vie. Le parcours est présenté dans un petit volume qui en détaille les différentes étapes de Genève à l’île Saint-Pierre, en particulier à travers des citations tirées des ouvrages autobiographiques de l’écrivain et de sa correspondance. Le livre est disponible en librairie ou auprès de l’Association Rousseau de Neuchâtel.