«Mon quotidien à l’hôpital était réduit à la respiration suivante, raconte Hector. Comment est-ce que je vais faire pour inspirer la prochaine fois? Ça n’allait pas plus loin.» Admis en pleine nuit à l’hôpital de Morges, le Vaudois de 45 ans confesse «ne pas avoir de médecin traitant depuis ses 10 ans». De constitution solide, il a cependant été terrassé par le Covid-19, jusqu’à envisager le pire. Remis d’aplomb, il raconte une semaine d’angoisse, au bord de l’asphyxie.

De la toux bénigne aux soins intensifs

«Avant ça, je répétais que s’il fallait attraper une sorte de grosse grippe, je l’attraperais, et puis voilà», dit Hector. Quelques jours après sa sortie d’hôpital, son souffle est encore court au téléphone. «Celui d’un hippopotame obèse», plaisante-t-il. Mais ce n’est rien comparé à ce qu’il a pu vivre la semaine précédente. «Dire que seuls les petits vieux sont en danger ne représente pas la réalité du terrain, souligne le rescapé. Les 30-55 ans, il y en a aussi pas mal. Certes, je ne suis pas mort. Mais l’expérience que j’ai vécue, je ne la souhaite à personne.» La voici.

A la mi-mars, Hector commence à tousser. Un peu, puis de plus en plus. En parallèle, sa température prend l’ascenseur: jusqu’à atteindre 39,5. Il contacte une première fois la ligne d’urgence coronavirus, qui lui indique de rester chez lui. Il faut dire qu'il a tendance à relativiser ses symptômes. Pas du genre à s’apitoyer sur lui-même, Hector n’a pas d’ennuis de santé, ne va pas chez le médecin et ne prend pas de médicaments. Jamais.

Vu l’aggravation de ses symptômes, il avale quand même quelques Dafalgan à heures fixes pour garder sa fièvre sous contrôle. Mais cela ne suffit plus. Il appelle une deuxième fois la ligne d’urgence et indique avoir le cœur qui s’emballe. Une fois de plus, il lui est indiqué de rester chez lui. «En fait, ce n’était pas mon cœur, dit-il. Je suffoquais.» Après près d’une semaine sans dormir, il parvient à se rendre à l’hôpital en pleine nuit – à bout de forces.

«Comme attendre dans un four»

«Les jours et les nuits qui ont suivi ma prise en charge ont été terribles. J’avais l’impression d’être bloqué. Comme dans un solarium brûlant. Et je suffoquais. Seconde après seconde, après seconde.» Pendant trois jours complets, il respire à peine. Comme son taux d’oxygénation est considéré comme «acceptable», il échappe cependant à une intubation et dispose d’une simple «ventilation non intrusive». Mais chaque instant est une lutte et les minutes s’égrènent comme des heures.

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«Les journées étaient longues mais il y avait du personnel soignant qui venait me voir: j’étais entouré. Les nuits, c’était l’enfer. Juste attendre dans le four, à suffoquer.» Il urine dans un tube, va à selle dans une chaise percée à côté de son lit. Incapable de parler – il est précipité dans une quinte de toux à chaque tentative –, il communique un peu par messages avec ses proches (toute visite est proscrite). Mais l’écran lui fait mal à la tête – «Et j’avais déjà l’impression qu’elle se trouvait entre deux bouts de fer sur lesquels on tapait avec une enclume», dit-il. La lutte pour respirer occupe la majeure partie de son temps. En attendant le bout du tunnel.

Considérer la mort

Son état ne s’arrange malheureusement pas. Et, pour la première fois, Hector envisage son propre épilogue. «Je ne suis pas craintif, mais là j’ai eu peur. En vingt-quatre heures, tout a basculé. On se rend compte qu’on n’est rien. Je me suis dit que j’allais peut-être partir.» D’autant que le remède miracle n’existe pas. «Ce serait rassurant de pouvoir se battre. Mais il n’y a pas de traitement. Les médecins vous disent qu’il faut attendre que le système immunitaire fasse son travail. Mais ce n’est pas quelque chose sur quoi il est possible d’avoir une emprise. On se retrouve totalement démuni. A espérer.»

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Après trois jours passés au bord de l’asphyxie, le patient commence à sérieusement inquiéter les médecins. Ils lui proposent alors d’essayer la seule arme actuellement connue contre le virus: la controversée chloroquine. Epuisé, il accepte d’emblée. Ce sera son salut. «En trente-six heures, j’étais remis, se rappelle-t-il. Un vrai miracle. Je sais que l’efficacité du médicament n’a pas encore été prouvée. Mais pour moi, vu le timing, j’ai de la peine à croire que ça ne m’ait pas aidé.»

«Ce n’est pas une grippe»

Désormais rentré chez lui, il récupère. Petit à petit. Si tout va bien, il ne devrait pas avoir de séquelles pulmonaires. Quant aux cicatrices psychologiques, Hector estime que pour lui «ça ira, mais d’autres pourraient ne pas s’en sortir indemnes». Il s’avoue cependant encore sonné. «Ce n’est pas une grippe, souligne-t-il. C’est extrêmement violent, ça vous prend d’un coup, et la chute est vertigineuse.» Ce mercredi, il a pu marcher une heure tout seul à pas de vieillard. Une réussite. «C’est grâce aux médecins. Ils sont extraordinaires. N’oubliez pas de le dire dans le texte.» Quant aux causes de sa contagion, il n’en est pas sûr. Mais la coupable, pense-t-il, serait une simple poignée de main.