Les touristes qui espèrent découvrir ou retrouver cet hiver à Zermatt un Into The Hotel aux baies enfin éclairées au-dessus du cœur du village seront à la fois déçus et surpris: presque deux ans après la première ouverture éclair du cinq-étoiles, en février 2000, le chantier est béant, les travaux loin d'être terminés. Le bijou hôtelier très particulier imaginé et construit par l'artiste zermattois Heinz Julen avait, avant la brillante fête du vernissage déjà, attiré les médias du monde entier.

Mais son bar-ascenseur, ses superbes chambres à lits tournants et ses TV encastrées dans les fenêtres n'auront été utilisés que par quelques élus et admirés par des foules de visiteurs que sept semaines seulement. Très vite, à en croire Alex Schärer, l'ancien ami et associé de Heinz Julen qui, actuellement, dirige seul le projet, se sont confirmés des problèmes statiques, des lacunes dans l'isolation, de sérieux risques d'incendie. Fermé alors pour des raisons de sécurité, l'Into ne devrait rouvrir ses portes que pour la saison 2002-2003.

Jusqu'ici, le projet et son image n'ont cessé de s'effriter. «Le bâtiment risque en ce moment de s'effondrer», résume Alex Schärer. «Nous devons d'ici au printemps consolider la structure avant de reprendre l'aménagement intérieur à l'été prochain». A l'automne 2001, une vente a dispersé chaises, lampes et autres objets design de luxe pratiquement neufs auprès des habitants de la vallée. Et Alex Schärer admet sobrement avoir «perdu une partie de son enthousiasme pour cet hôtel».

L'industriel bernois, propriétaire de l'entreprise de meubles USM, «n'exclut donc pas» de vendre l'objet qui encombre son existence et épuise son tiroir-caisse. Avant son ouverture, l'Into avait coûté quelque 30 millions à ses deux partenaires. Les réparations ont déjà englouti dix nouveaux millions au rendement incertain. Il y a quelques mois, les hôtels Seiler avaient manifesté leur intérêt pour la gestion de l'hôtel une fois les travaux terminés. Mais à en croire Christian Seiler, délégué du groupe hôtelier zermattois, la famille Schärer a décliné cette offre en annonçant son intention de vendre l'Into. Le patron d'USM se dit aujourd'hui «en pleines négociations», on ne saura pas avec qui. Pour le moment, l'Into garde le nom qui a accompagné sa courte gloire et devrait rester un hôtel qui ne comptera plus qu'une cinquantaine de suites de luxe.

Quant à la brouille entre la famille Schärer et Heinz Julen, si ses causes semblent pour le moins complexes, elle est en tout cas consommée. Heinz Julen vit toujours à Zermatt, juste derrière le chantier de l'Into. Il s'est aménagé un loft dans l'un des immeubles qu'il avait prévu pour le personnel, où la location de quarante studios lui assure sans doute son pain quotidien. Il doit répondre aux plaintes déposées contre lui par la famille Schärer. Son ancien ami et associé Alex lui réclame pour l'instant 10 millions à titre de dommages et intérêts, de quoi réparer les graves défauts de construction dont l'industriel rend l'artiste responsable, défauts constatés par les architectes qui ont sondé le bâtiment de part en part. Une seconde plainte serait dans l'air, pour quelques millions supplémentaires.

Heinz Julen se défend, en artiste toujours: «Bien sûr que je n'ai pas toujours respecté les normes, j'ai fait un projet sans compromis mais qui, une fois terminé, aurait parfaitement fonctionné. Gaudi non plus ne construisait pas conforme!» Indigné de voir son œuvre éventrée, ulcéré d'avoir vu des lavabos Philippe Starck partir pour une bouchée de pain lors de la vente, Heinz Julen ravale sa colère en tentant de jeter un regard d'artiste sur le désastre étalé en permanence sous ses yeux: «Tout dans ce projet aura été tellement contemporain… Le fait qu'il s'autodétruise à ce point lui prête encore une dimension esthétique et philosophique supplémentaire. Si on peut se permettre de démolir un hôtel qui a coûté plus de 30 millions, c'est que la société le veut bien. Eh bien, s'il doit disparaître, qu'il disparaisse. Aujourd'hui, tout va très vite, rien n'est fait pour l'éternité.»

Heinz Julen entend même tirer un nouvel événement artistique de cette débâcle. Le Musée d'art de Malmö, en Suède, lui aurait commandé une exposition pour l'été prochain. Il ajoutera pour l'occasion des textes et des photographies aux fameux portraits des protagonistes du drame qu'il avait peints et exposés «en guise d'enterrement» de l'Into l'an dernier à Zermatt, avant que son ancien associé ne les fasse saisir.

Quant à l'Office du tourisme de Zermatt, il prend les choses très philosophiquement. L'Into a magnifiquement attiré le regard du monde sur la station qui s'accommode aujourd'hui sans mal de ce chantier aussi interminable qu'intrigant. Le rival de l'Into, le nouveau cinq-étoiles aménagé dans l'ancien Hôtel Riffelalp par le groupe Seiler, entame plutôt bien sa nouvelle vie, à en croire Christian Seiler. Et sa silhouette majestueuse au-dessus de la station réaffirme le poids de la tradition modernisée que l'Into était venu secouer avec un peu trop d'audace.