La Fédération des médecins suisses (FMH) va peut-être partir au combat contre la 5e révision de l'AI, soumise à votation le 17 juin prochain. Climat de suspicion, levée du secret médical et inutilité de la loi sont les principaux griefs évoqués par le comité central de la FMH. Son président, Jacques de Haller commente cette décision... surprenante.

Le Temps: Pourquoi les médecins diront-ils non à la 5e révision de l'AI?

Jacques de Haller: Rien n'a été décidé pour l'instant. Le comité central de la FMH a discuté de cette révision et, sur la base des informations juridiques et médicales qu'il a, estime que la fédération ne devrait pas soutenir cette loi. Mais l'assemblée des délégués se réunira mercredi prochain et c'est elle qui aura le dernier mot. Il n'y a donc pas de prise de position des médecins suisses pour l'heure, mais seulement une proposition du comité central à l'assemblée des délégués.

- Mais vous-même êtes opposé à cette réforme de l'assurance...

- Disons que la 5e révision contient des éléments qui ne sont pas acceptables.

- Lesquels?

- Il y a d'abord toute une tonalité de suspicion dans cette loi qui est en absolue opposition avec ce que devrait être la médecine. Soit avant tout une relation de confiance. Les médecins prennent en charge les gens comme ils sont, avec leurs problèmes et leur réalité. L'a priori qui veut que les personnes qui ont besoin d'une rente AI soient des gens qui cherchent à se faire de l'argent sur le dos de la société est inacceptable. Le couple médecin/patient devient lui-même suspect. Par ailleurs, la 5e révision pose un problème sur le plan du secret médical. Il est écrit noir sur blanc dans cette loi que si un patient ne délie pas son médecin du secret professionnel, les offices AI sont en droit de le faire, même contre la volonté du patient.

- Mais le secret médical n'est-il pas assuré pour les médecins?

- Tout à fait et d'ailleurs le préposé à la protection des données a déjà mis le doigt sur cette contradiction en affirmant que le secret médical est protégé par d'autres lois. Pourquoi dès lors voter un texte qui n'est pas applicable?

- Concrètement, quels problèmes pourraient poser la levée du secret médical?

- Il est normal que le médecin transmette certaines informations pour l'examen d'une demande AI, mais pas tout le dossier du patient, qui n'appartient qu'à lui. Est-il nécessaire de savoir que quelqu'un qui est devenu invalide suite à un accident de voiture est séropositif ou a été autrefois alcoolique pour statuer? Je ne le pense pas.

- Vous donnez ici beaucoup de raisons pour contrer la 5e révision. Mais que proposez-vous à la place pour sauver l'assurance?

- La 5e révision coûtera terriblement cher, notamment au niveau des principes, alors qu'elle n'est pas nécessaire. La 4e révision, permet déjà de réinsérer les gens sur le marché du travail. Le nombre de nouvelles rentes a d'ailleurs fortement baissé ces dernières années.

- Vos craintes ne sont-elles pas que des moindres maux en comparaison de la situation financière désastreuse de l'AI?

- Encore une fois, le comité central estime que nous pouvons arriver aux résultats escomptés avec la loi actuelle. Nous pensons donc qu'il ne vaut pas la peine de balayer nos principes pour cette révision. Et l'on sait que même la 5e révision ne fera pas remonter l'AI dans les chiffres noirs sans financement supplémentaire.

- N'y a-t-il pas derrière votre argumentation la frustration des médecins d'être écartés du processus décisionnel en matière d'assurance invalidité?

- Cette mise à l'écart est la preuve de la suspicion qui couve dans cette révision. Le patient est suspecté de vouloir tromper l'AI et le médecin de soutenir son patient dans cette démarche. C'est pour cela qu'on a mis en place une structure médico-administrative parallèle pour faire le travail à la place du médecin et pour décider. Je ne crois pourtant pas qu'on puisse reprocher à quiconque de faire des demandes à l'AI par plaisir.

- On a déjà vu dans la campagne des personnes sur des chaises roulantes. Or l'on sait pertinemment que ces invalides ne seront pas concernés par le tour de vis de la 5e. N'est-ce pas dérangeant pour vous de vous retrouver dans le camp de ceux qui utilisent ces méthodes?

- Même la Ligue contre le cancer a surpris tout le monde en prenant position contre cette loi. Notre décision créera peut-être aussi la surprise en cas de soutien au référendum. Mais la FMH s'affirme petit à petit comme la porte-parole des principes éthiques et des valeurs de la société. C'est sans doute le rôle des médecins, forts de leur expérience de la réalité quotidienne des gens, que de rappeler que l'humanisme doit prédominer sur l'économie. C'est vrai que ce principe nous met parfois dans des camps politiques étonnants. Plus souvent celui de la gauche, car il se trouve qu'actuellement c'est surtout elle qui défend nos principales préoccupations professionnelles comme le maintien de la liberté de contracter par exemple.