Camouflé sous un veston sombre et un journal. Dans une Mercedes noire aux vitres fumées, Hannibal Kadhafi, le deuxième fils du chef d'Etat libyen, a quitté jeudi à 18 heures le Palais de justice de Genève après y avoir passé deux nuits (LT du 17.07.2008). Inculpés de lésions corporelles simples, menaces et contraintes sur leurs domestiques, l'enfant terrible du colonel et son épouse Aline, qui contestent tout, ont été libérés sous caution: 200000 francs ont été versés pour Hannibal, et 300000 francs pour sa femme, les charges retenues contre elle étant plus importantes. L'affaire n'est pas close pour autant: il pourrait y avoir un procès, et des audiences doivent encore avoir lieu avant le jugement. Entre Tripoli et Berne, c'est le malaise. Hier, la sœur d'Hannibal, venue tout exprès à Genève, a même menacé: «Œil pour œil, dent pour dent!» (lire ci-dessous).

«De la traite d'êtres humains»

Certificat médical à l'appui, deux employés de maison des Kadhafi avaient porté plainte lundi contre le couple: une Tunisienne à leur service depuis un mois, et un Marocain, employé depuis cinq ans. Selon leur avocat, François Membrez, ils ont été «séquestrés, battus, exploités et insultés». Notamment dans une suite du troisième étage de l'Hôtel Président Wilson, un palace situé sur la rive droite du Léman à Genève. Le couple y séjournait depuis le 5 juillet, car Aline Kadhafi, qui a déjà donné un fils à Hannibal, accouchera à la clinique Beaulieu. Il semble que des raisons de santé ont par ailleurs incité son mari à venir à Genève.

Me Membrez affirme que sa cliente tunisienne est couverte d'ecchymoses. Elle aurait été contrainte par Aline Kadhafi à prendre une douche bouillante, puis aurait reçu des coups de cintre sous les yeux, et un coup de poing d'Hannibal Kadhafi. Quant à son collègue marocain, il porterait des traces de coups plus anciens, reçus en Libye. Selon leur avocat, ils sont victimes de «contraintes, menaces et traite d'être humains, au sens de l'exploitation du travail.»

Accusations niées en bloc

La police genevoise a été alertée à deux reprises par des employés de l'Hôtel Président Wilson, «mais l'ambassade a fait pression», selon Me Membrez. A la troisième alarme, mardi, les forces de l'ordre sont intervenues. L'interpellation fut musclée: deux gardes du corps, qui tentaient de résister, ont été inculpés d'opposition aux actes d'autorité. Enceinte de neuf mois, Aline Kadhafi a fait un malaise et a été transportée à la clinique. Quant au fils du colonel, il a passé la nuit, ainsi que la suivante, à la prison du Palais de justice.

Hier, à la mi-journée, une audience de confrontation se tenait à huis clos au Palais de justice, sous la houlette du juge d'instruction Michel-Alexandre Graber. Aline Kadhafi est arrivée en ambulance, et elle repartie par le même moyen. Alors que les plaignants s'opposaient à la libération d'Hannibal Kadhafi, le couple a nié en bloc toutes les accusations, affirmant qu'elles ont été inventées et relèvent de la calomnie, détaille l'un de leurs avocats, Robert Assaël. Ce dernier réclamait une libération immédiate, soulignant la volonté d'Hannibal Kadhafi de prouver sa bonne foi, la «relative gravité des accusations», et l'état d'Aline Kadhafi. Tout au plus proposait-il de payer une caution de 200000 francs. La somme a finalement grimpé à un demi-million.

«Une mise en scène»

La version des époux? Ils formulent l'hypothèse d'une mise en scène orchestrée par les deux employés de maison, qui espéreraient ainsi être admis en Suisse à titre humanitaire, explique Me Assaël. Selon l'avocat, le certificat médical ne prouve pas la responsabilité de ses clients.

Me Membrez confirme que l'employé marocain a adressé une demande d'asile à la Suisse, mais il tient à remettre ceci en contexte: son client aurait été emprisonné en Libye à chaque fois qu'il essayait de quitter les Kadhafi. Et en apprenant que son fils avait des ennuis à Genève, le colonel aurait aussi fait arrêter sa mère. Quant à son frère, il serait obligé de se cacher. «Il ne se sent pas en sécurité au Maroc», explique l'avocat.

Convocations futures

Le sourire aux lèvres, Robert Assaël a annoncé à la presse à 17h30 que les époux étaient libres, suite au versement de la caution. Le couple peut également voyager. Selon Me Assaël, le demi-million versé «n'est pas proportionnel à la gravité des accusations, mais à la situation financière» de ses clients. L'avocat assure qu'Hannibal Kadhafi, qui n'en est pas à son premier dérapage, «a pris l'engagement d'être présent à toutes les convocations. Il s'agit de dénoncer l'inanité des accusations. Beaucoup d'eau va encore couler sous les ponts», prévient-il. Aline Kadhafi entend toujours accoucher à Genève.

Du côté des plaignants, François Membrez se dit «plus ou moins satisfait» du montant de la caution. «Mais ce sont des gens spéciaux, je ne sais pas s'ils se présenteront aux convocations», s'inquiète-t-il. Me Membrez réclamera l'extension des chefs d'inculpation à la traite d'êtres humains et à la séquestration. «Il est important que justice soit faite et qu'il soit reconnu que les deux employés ont été maltraités. On ne doit pas tolérer ces traitements dans notre pays, patrie des droits de l'homme.»

Des pressions sur les autorités fédérales

Difficile de savoir si le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) est soulagé: rien ne filtre, ou si peu. Selon les informations du Temps, dès qu'il a été su que le fils Kadhafi avait des ennuis à Genève, de fortes pressions libyennes se sont exercées sur les autorités suisses au plus haut niveau: auprès de l'ambassade de Suisse en Libye, et par l'ambassade de Libye en Suisse auprès du DFAE. Il a fallu expliquer à la partie libyenne le fonctionnement des autorités suisses, notamment la séparation des pouvoirs politique et judiciaire, et les rassurer sur le fait que les personnes interpellées sont bien traitées. Et surtout éviter toute provocation: même si l'affaire était médiatisée, il était important que les autorités gardent le silence.

Hier, dans la soirée, le DFAE faisait sobrement savoir qu'il avait «pris acte de l'inculpation et de la libération sous caution», et rappelait que «du fait de la séparation des pouvoirs, cette affaire est du seul ressort de la justice de la République et Canton de Genève, qui statue selon le droit en vigueur. Partant, le DFAE ne s'exprime pas sur le fond de l'affaire.»

Mais comme l'affaire est loin d'être bouclée, les autorités ont encore quelques tensions en perspective.