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Clans, vallées, partis: ces réseaux d’influence qui structurent le vote

Liens familiaux, régionalismes et loyautés partisanes pèseront lourd lors des élections cantonales de dimanche. Urbanisation, médias et brassages érodent ces affinités traditionnelles

Clans, vallées, partis: ces réseaux d’influence qui structurent le vote valaisan

ValaisLiens familiaux, régionalismes et loyautés partisanes pèseront lourd lors des élections cantonales de dimanche

Urbanisation, médias et brassages érodent ces affinités traditionnelles

Il y a la campagne visible. Celle des affiches, des débats, des médias. Et une campagne plus discrète, celle des réseaux claniques, des lobbies, du parti majoritaire, le PDC, ou d’un pouvoir occulte qui continue d’alimenter les fantasmes en Valais. A la veille des élections cantonales, décryptage des mécanismes souterrains qui vont structurer le vote.

Le réseau ethnique

«T’es le fils à qui?» La question que certains Valaisans arborent avec humour sur des tee-shirts ne relève pas que du folklore, mais constitue l’un des réseaux politiques forts du canton. Avoir du sang saviésan, hérensard, anniviard, fulliérain ou haut-valaisan, c’est la garantie de recevoir de larges suffrages de sa commune ou de sa région d’origine. Parce que les Valaisans des petites communes et des vallées votent pour «les leurs».

Ce sont les cars venus d’Orsières qui ont permis au PDC Maurice Tornay d’être élu candidat à la candidature par son parti, il y a quatre ans, damant ainsi le pion au très populaire Christophe Darbellay. Les Saviésans se sont déplacés en masse à l’assemblée générale du PLR en septembre dernier pour soutenir la candidature de Christian Varone face à deux candidats de la plaine, l’un de Sierre, l’autre d’une commune voisine de Sion. Ils ont aussi voté UDC et socialiste, parfois sur le même bulletin de vote, lors des dernières élections nationales, pour donner des voix à leurs concitoyens Oskar Freysinger et Mathias Reynard.

Le réseau local dépasse les barrières partisanes. Il est lié à un sentiment identitaire ou aux liens du sang, puisque le Valais est constitué de grandes familles qui peuvent apporter plusieurs centaines de voix à un candidat. «J’ai toujours fait plus de voix dans ma commune d’origine, Fully, qu’à Riddes où je vis depuis 40 ans», explique la socialiste Marcelle Monnet-Terrettaz, vice-présidente du Grand Conseil. Savièse, dimanche, votera très probablement plutôt Varone que Freysinger, entre autres parce que ce dernier n’est pas Saviésan de sang.

Ce réseau ethnique n’est pourtant pas inconditionnel. «Les gens votent pour quelqu’un de leur famille s’il est un bon candidat et qu’ils seront fiers de lui», souligne Marylène Volpi Fournier, candidate verte au Conseil d’Etat il y a quatre ans. Et il ne fonctionne pas ou peu dans les villes, où l’électorat est plus mélangé et le sentiment identitaire peu existant. «Il est plus facile de faire élire des candidats des vallées que des candidats des villes en raison de ce réseau solidaire extrêmement fort avec des taux de participation aux élections jusqu’à deux fois supérieurs à ceux des villes», souligne Marcelle Monnet-Terrettaz. Alors que la plaine représente 70% de la population.

Si les liens ethniques peuvent influencer la désignation d’un candidat au sein d’un parti ou l’élection d’un parlementaire, ils ne suffisent souvent pas – avec quelques milliers de voix – à faire la différence dans l’urne pour une élection au Conseil d’Etat. Et cette année, certains doutent de la fiabilité du réflexe régionaliste. Notamment de celui des Haut-Valaisans, très courtisés par Oskar Freysinger. Selon Marylène Volpi Fournier, la candidate socialiste et haut-valaisanne, Esther Waeber-Kalbermatten, n’a aucun souci à se faire pour son siège: sa région la soutiendra en masse au second tour pour maintenir les deux sièges de la minorité germanophone face à Oskar Freysinger qui n’est pas considéré comme l’un des leurs. Une version qui permet aux Verts d’encourager les socialistes à soutenir leur candidat qu’ils pourraient présenter aussi au second tour. Mais les observateurs haut-valaisans ont plus de doutes. «Oskar Freysinger a fait une campagne très importante dans le Haut-Valais», estime Luzius Theler, journaliste politique au Walliser Bote. «Il a rencontré les gens, il sert parfaitement le réflexe identitaire dans son discours, parle le dialecte et leur a sans doute fait un peu oublier le vote ethnique.»

Fanfares et associations

La fanfare est le réseau politique villageois par excellence. Dix-huit communes valaisannes comptent une fanfare PDC et une fanfare PLR. Elles sont l’un des relais politiques importants qui permettent d’entretenir un électorat. De nombreux jeunes font partie de ces groupes et sont ainsi attirés vers la politique, s’ils ne le sont pas par leur famille. Ces orchestres populaires permettent aux politiciens de rencontrer quelques milliers de personnes lors des festivals annuels. Les fanfares existent peu dans les villes, mais on y trouvera d’autres types d’associations comme les chorales ou les clubs de sport.

«En Valais, le réseau politique se fait beaucoup par le contact direct», souligne Serge Métrailler, vice-président du PDC du Valais romand et président du comité de campagne des trois candidats du parti. «La proximité et l’accessibilité, y compris des conseillers d’Etat, sont les marques de fabrique de la politique valaisanne.»

Vignerons, profs, policiers: le poids des lobbys

Le Valais et ses 300 000 habitants, dont quelque 200 000 électeurs, est comparable à une ville de taille moyenne dans laquelle réseau professionnel et participation à certains milieux peuvent donner accès à quelques milliers de voix.

Parmi les très grands réseaux du canton, il y a la fonction publique: quelque 10 000 personnes dont l’association était présidée par le PDC Bernard Bornet avant qu’il soit conseiller d’Etat. C’est aujourd’hui Marylène Volpi Fournier qui est à la tête de la Fédération des magistrats, des enseignants et du personnel de l’Etat du Valais (FMEP). Il y a aussi le réseau de la santé, avec 5000 employés uniquement au sein de l’Hôpital du Valais, les milieux du vin, des industries ou de la sécurité.

Christian Varone pourrait avoir le soutien de plusieurs réseaux – outre ceux de son parti plutôt basés sur le tertiaire, les industries, les assurances – mais Oskar Freysinger se bat sur les mêmes terrains. Le cercle des policiers risque d’être divisé entre le soutien à leur commandant et celui qu’il pourrait vouloir apporter aux idées UDC. Le réseau religieux pourrait se reconnaître en Christian Varone. Il a parlé de sa foi à son retour de Turquie et a le soutien du PDC Jean-René Fournier qui fréquente les milieux d’Ecône, souvent identifiés à l’UDC. Christian Varone pourrait encore compter sur le réseau des gradés de l’armée auquel appartiennent aussi les PDC Jean-René Fournier et Yannick Buttet. «Ce réseau-là est plus fort en Valais qu’ailleurs», estime le PLR Marc-André Berclaz, candidat malheureux à la candidature le 6 septembre dernier.

Quant à Oskar Freysinger, il pourrait avoir un certain soutien du lobby enseignant, très important en Valais. Il touche aussi les jeunes qui n’ont pas l’habitude de se rendre aux urnes. Sur les listes UDC au Grand Conseil, on trouve quelque 90 candidats dont une partie a moins de 25 ans.

Mais ces réseaux professionnels aussi semblent en mutation. «A l’époque du conseiller d’Etat Jean-René Fournier, le respect de l’ensemble de la police à son égard était impressionnant à observer, mais cela a changé, tempère Serge Métrailler. Ces réseaux ont évolué comme la société et votent de manière moins unie.» Vice-président du PDC du Valais romand et chef de campagne des trois candidats sortants, il fait partie de ceux qui, au soir du 3 mars, compteront minutieusement les voix perdues ou gagnées dans chaque commune. Et il saura de manière précise comment l’électorat aura voté, quel cercle lui aura fait faux bond.

Jean-René Fournier, surnommé «Le Gouverneur», est désigné par beaucoup comme le roi des réseaux. Il a des fonctions dans le secteur bancaire, dans les milieux de la construction, du vin, des assurances, de l’hydraulique. Il plaît aux agriculteurs et aux chasseurs en se mobilisant contre le retour du loup. Il a été chargé des départements de la Sécurité, des Finances… Mais les observateurs citent aussi Marylène Volpi Fournier comme une fine utilisatrice des lobbys, parvenant à dépasser largement la portée de l’électorat vert il y a quatre ans. Elle a sans doute bénéficié du réseau femmes et de celui de la fonction publique.

Le réseau du pouvoir

Le PDC pèse aujourd’hui 40% de l’électorat valaisan, mais reste majoritaire au Grand Conseil et au Conseil d’Etat avec trois élus sur cinq sièges. «Cette position lui permet d’entretenir un vaste réseau puisqu’il a beaucoup de postes à pourvoir», analyse Marylène Volpi Fournier. Elle lui donne aussi un accès privilégié aux postes clés. L’ancien conseiller national PDC Maurice Chevrier est devenu chef du service des affaires intérieures et communales. Une place stratégique pour entretenir de bonnes relations avec les nombreuses communes de montagne qui sont encore majoritairement des bastions PDC. Depuis plus de 25 ans, le parti tient aussi le département de l’aménagement du territoire, une autre fonction importante dans les relations avec son électorat de base.

«Ce prétendu clientélisme n’est plus! Aujourd’hui, les valeurs intrinsèques des candidats sont évaluées», répond Serge Métrailler. Certains PDC ajoutent volontiers qu’ils ne sont pas les seuls à placer leurs gens. Marc-André Berclaz (PLR) vient par exemple d’être nommé directeur opérationnel du pôle valaisan de l’EPFL. «Le PDC a la responsabilité de maintenir l’unité cantonale entre les différentes parties du canton, relève ce dernier. Qui pourrait le faire à sa place?» demande-t-il, un brin flatteur.

C’est encore souvent le poids électoral du PDC qui permet à l’un ou l’autre minoritaire d’obtenir un siège. Ainsi, si Christian Varone devait faire un mauvais score dimanche mais être tout de même élu au second tour, ce serait sans doute grâce au soutien du PDC ou de l’Alliance de Gauche. Le PLR s’emploie donc à ménager le parti majoritaire. «Quelle est l’indépendance d’un élu qui est redevable au système en place?» s’interroge Marylène Volpi Fournier. «Certains conseillers d’Etat minoritaires ont été des otages, mais la situation est plus ouverte aujourd’hui», estime Marc-André Berclaz.

Puissance occulte

Lorsque les Valaisans parlent de politique, ils finissent presque toujours par évoquer avec mystère un réseau qui relierait pouvoir économique et politique, permettant à une poignée d’individus très puissants de peser sur l’entier du canton. «Des tireurs de ficelles qui font et défont les hommes du parti parce que c’est un petit canton et que les gens de pouvoir ne sont pas si nombreux», disent-ils. Ils évoquent des proximités entre le gouvernement, le conseil d’administration de la Banque Cantonale (BCVs) qui est nommé par le Conseil d’Etat, certains médias ou encore le financement des partis.

«Il y a une sorte de mythologie autour de tout cela qui a sans doute été en partie construite et entretenue par certains, un peu comme le pseudonyme du «Gouverneur» qui est presque devenu une marque», estime Serge Métrailler. «Quelqu’un qui représente un fort pouvoir économique, d’importants réseaux ou possède une grande popularité électorale est forcément écouté au sein du parti, reconnaît-il. Mais aucun membre ne paie plus que sa cotisation de membre.»

Et puis, certaines figures politiques comme Oskar Freysinger émergent hors des réseaux financiers ou des partis politiques dominants. «Aujourd’hui, ce sont beaucoup les médias qui fabriquent les politiciens», relativise Marylène Volpi Fournier. «Pour être élu, et au-delà de quelconques réseaux, un candidat doit surtout être capable de rassembler dans tout le canton», estime Jean-René Germanier, conseiller national PLR.

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