Ils cherchaient à construire. La famille allait s’agrandir après une dizaine d’années passées à Lausanne. Les prix prohibitifs dans les environs de la capitale vaudoise les ont repoussés de plus en plus loin. Epalinges, puis Forel, Montpreveyres. En vain. Ils craquent finalement pour une maison à Moudon. Le ménage paye 600 000 francs la demeure de quatre étages, neuf pièces avec jardin. A Lausanne, ils auraient pu acquérir un trois pièces, au mieux.

L’histoire de ce couple avec deux enfants ressemble à d’autres récits de la «classe moyenne» qui ne trouve plus à se loger dans les villes lémaniques malgré des salaires confortables. Les appartements disponibles sont rares autour du lac, submergé par une vague démographique digne des années 60 et 70. Leurs prix flambent. L’arrivée des cerveaux et des cadres étrangers dans les bagages des multinationales qui s’établissent sur le littoral accentue la pénurie et la surenchère. Après avoir colonisé l’arrière-pays proche qui a été quadrillé de zones villas, la «classe moyenne» indigène chassée du paradis s’exile vers d’autres rivages. Yverdon, Payerne, Oron, Aigle, le canton de Fribourg se transforment en oasis pour ces quadras, bobos et autres définitions qui peinent à cerner cette nébuleuse statistique.

Les résidents déménagent

La ville thermale, notamment, se transforme. Une nouvelle population débarque. Plus jeune, avec enfants, urbaine. Ils pendulent. Les recettes fiscales de la commune en profitent. Elles sont à la hausse. A son tour Aigle, dans le Chablais, a accueilli 1500 nouveaux résidents et crée 300 emplois depuis 2006, entre haute technologie et construction, en passant par les cosmétiques.

Les soldes migratoires, certes positifs partout en raison de l’immigration, démasquent la transhumance. Les centres côtiers et les environs perdent leurs résidents qui déménagent vers les agglomérations du nord et de l’est du canton. Ils égarent surtout les ménages, personnes seules ou familles, qui disposent de 7000 à 15 000 francs nets par mois avant impôts, soit entre 30 et 40% des contribuables vaudois. Des ménages qui ne trouvent plus de toits à la mesure de leurs revenus et de leurs exigences. C’est-à-dire des surfaces spacieuses, au calme, si possible nanties de vue et de jardin.

Zones d’affaires privilégiées

Vu les proportions, l’exode devient un enjeu électoral. Le sort des cadres moyens et supérieurs ou des indépendants occupe les programmes des partis, de droite bien sûr, mais de gauche également. Championne des loyers modérés, celle-ci se tourne plus franchement vers cette couche de citoyens. Socialistes et Verts y puisent une bonne partie des suffrages qui leur ont assuré les succès urbains de la dernière décennie. Il faut répondre à leur demande de logements qui font défaut.

Pendant une longue période, les villes ont privilégié les zones commerciales, les surfaces consacrées aux affaires, observe le municipal de Gland Thierry Genoud. Une politique fiscale séduisante et une qualité de vie magnifiée urbi et orbi ont attiré les entreprises, alors que l’habitat a été quelque peu négligé.

En contrepartie, celui-ci s’est développé à la campagne. Dans l’anarchie. Le mitage du territoire a transformé La Côte en un immense «Los Angeles», déplore régulièrement Xavier Comtesse, d’Avenir Suisse. D’aucuns réclament d’ailleurs un coup de frein. Les Verts libéraux notamment, nouveaux venus dans le paysage politique vaudois. David Vogel, à Nyon, prône le développement des entreprises installées plutôt que la prolifération des nouvelles. Daniel Rossellat, syndic indépendant de la Ville, ne dit pas autre chose quand il suggère de ralentir et de digérer l’essor des dix dernières années.

Aujourd’hui, il faut donc construire «la ville en ville», selon la devise chère aux urbanistes. Densifier. Et surtout «pour tous», déclarent en chœur les partis politiques. Les HLM c’est bien, les appartements d’utilité publique aussi, assortis de l’aide individuelle au logement. En revanche il ne faut pas laisser pour compte la classe moyenne, répète la droite. D’accord, acquiesce la gauche, encore que la dynamique seule du marché ne suffira pas à combler les besoins, réplique-t-elle. Entre les appartements subventionnés voulus par les municipalités souvent rose rouge verte dans le canton de Vaud, et le luxe pour happy few qui tente les promoteurs, il y a lieu d’encourager le logement à la portée des contribuables de cet empire du milieu, prétendent les candidats de tout bord.