La classe moyenne helvétique est en perte de vitesse, mais elle ne s’en sort pas si mal, en tout cas sur le plan statistique et en comparaison internationale. Plus que d’une véritable crise, c’est plutôt de malaise qu’il faut parler. Mais celui-ci est bien réel: non seulement les perspectives d’un avenir meilleur se sont éloignées, mais le segment porteur de la société souffre d’une perte de sens. «La logique de la promesse, c’est ce qui fait la classe moyenne», a souligné Maxime Morand, consultant en ressources humaines, lors d’un séminaire d’Avenir Suisse, prélude à une étude à paraître prochainement.

Marius Brülhart, professeur d’économie à l’Université de Lausanne, fixe les limites de la classe moyenne, pour un couple avec deux enfants, de 94 000 à 208 000 francs de revenu imposable.

Les deux décennies écoulées montrent une augmentation générale des salaires réels et une stabilité des groupes de revenus. Un comparatif international sur l’évolution des revenus place même la classe moyenne suisse dans le trio de tête de l’OCDE, alors que les classes à bas et haut revenus sont dans la moyenne du classement.

Tout semble donc bien aller. Les recherches de Marius Brül­hart confirment pourtant, après d’autres – comme celles du bureau bernois Bass –, une érosion. Le revenu disponible de la classe moyenne croît un peu moins que le revenu du bas de l’échelle et nettement moins que celui du haut de l’échelle.

Au palmarès de la redistribution par prélèvements étatiques, la Suisse est dans la moyenne. Ce qui n’empêche pas certains effets pervers lorsque, pour certains ménages avec enfants, 90% du second revenu peuvent être engloutis dans les impôts ou la perte de subventions. La redistribution étatique a aussi pour effet d’égaliser vers le bas les revenus de la classe moyenne inférieure. Même s’il est moins marqué qu’aux Etats-Unis, le «décollage» des plus hauts revenus, le «Top 1%» ou le «Top 10%», se constate aussi.

Mais les chiffres ne disent pas tout. Si le mythe d’un peuple heureux se lézarde, en même temps que la confiance de la classe moyenne en elle-même, c’est que les représentations de celle-ci sont aujourd’hui éclatées. «Je suis sorti de la classe moyenne quand je n’ai plus eu à compter, explique Maxime Morand, ancien directeur RH de grandes banques. Mais mes enfants vont sans doute y retourner, alors qu’avant, on pensait que les enfants s’en sortiraient toujours mieux que leurs parents.» Cette perte de repère est accentuée par le fait que chacun se sent renvoyé à sa responsabilité individuelle: les idéologies et religions qui soutenaient l’idée d’une progression collective sont en voie de disparition.

Le politologue Dieter Freiburg­haus évoque son père, un quincaillier bernois, qui alliait le scepticisme face à l’Etat à un engagement important pour la collectivité. Mais «cet idéal libéral, à la base du modèle suisse, n’est plus présent dans les esprits. On ne fait plus de distinction entre les diverses sources du revenu: l’indépendant est désormais confondu dans la classe moyenne avec le fonctionnaire et les salariés sans esprit d’entreprise.»

Les politiciens font beaucoup de promesses électorales à une classe moyenne à géométrie variable. Ils ont été invités à aider plutôt cette classe à retrouver le sens de son destin, par la philosophie et l’action politiques. Le conseiller national Fathi Derder (PLR/VD) déplore que son parti ait perdu prise sur la classe moyenne, pour lui avoir trop dit qu’elle n’avait pas à se plaindre et avoir trop défendu le grand capital: «Les gagnants du débat sur la classe moyenne sont le PS et l’UDC qui lui disent: «Avec nous, vous gagnerez plus.»

«Je suis sorti de la classe moyenne quand je n’ai plus dû compter, mais mes enfants vont y retourner»