Le Jura fête ses 40 ans dans la Confédération. La Question jurassienne n’est pourtant pas encore résolue, comme le montre le sort incertain de Moutier. Cette semaine, «Le Temps» se replonge dans l’histoire tumultueuse du «vingt-sixième canton».

Les racines du canton du Jura remontent à 999, quand le roi de Bourgogne donne à l’évêque de Bâle l’abbaye de Moutier-Grandval. Le sort de la région sera longtemps incertain. Le Jura se rapproche progressivement de la Confédération après le traité de Westphalie, en 1648. Durant la Révolution française, en 1793, il est même annexé par la France. Son destin bascule en 1815, au Congrès de Vienne: le canton du Jura est attribué à Berne en compensation de la perte du canton de Vaud. Mais la Question jurassienne ne débute vraiment qu’au XXe siècle, à l’éviction de Georges Moeckli du gouvernement bernois pour des raisons de langue.

L’historien Claude Hauser est l’auteur de L’Aventure du Jura, publiée à l’occasion des 30 ans du plébiscite du 23 juin 1974. Ce Boncourtois d’origine, professeur d’histoire à l’Université de Fribourg, montre aujourd’hui, à l’occasion des 40 ans de l’entrée du Jura dans la Confédération, comment les valeurs et l’identité jurassiennes ont évolué au cours du temps.

Le Temps: Peut-on encore parler de Question jurassienne?

Claude Hauser: Certains observateurs pensent qu’un nouveau terme est à trouver pour en parler, dans le sens où la Question jurassienne est définie par la lutte des Jurassiens pour créer un nouveau canton, un combat qui a démarré avec l’affaire Moeckli en 1947 et l’éviction du représentant jurassien du gouvernement bernois sous prétexte qu’il parlait le français, ce qui était inconcevable à la tête d’un département aussi important que les Travaux publics. Même si les racines sont beaucoup plus lointaines, la revendication d’une plus grande autonomie débute donc après la Deuxième Guerre mondiale. Après la création du canton, la Question jurassienne s’est transformée en «question interjurassienne» avec la création de l’Assemblée interjurassienne. A mon avis, le vote de Moutier en 2017 devait clore la Question jurassienne.

Quarante-cinq ans après le 23 juin 1974, le problème n’est pas résolu. N’est-ce pas décevant?

Effectivement, mais la procédure était assez bien conçue. Elle nécessitait des concessions des séparatistes et des pro-Bernois. Le oui du 23 juin à la création du canton a surpris. On aurait pu assister à un moratoire afin de réfléchir à donner la parole aux antiséparatistes du sud sans toutefois diviser le Jura. De même, après le récent vote de Moutier, le canton de Berne aurait pu admettre que, depuis des années, la ville s’était toujours exprimée dans le même sens, celui de l’adhésion au nouveau canton, dans un vote réalisé selon les règles et la surveillance nécessaires, plutôt que de s’acharner avec des recours. Un choix politique a empêché le règlement de la question de Moutier. On s’enferre dans une impasse dont il sera compliqué de sortir.

Quel est le risque majeur aujourd’hui?

C’est un pourrissement de la situation dans un conflit juridique infini. On ne peut pas ignorer le choix démocratique des électeurs de Moutier. Est-ce encore une question jurassienne? C’est le dernier prolongement de la procédure des plébiscites, mais il pointe du doigt le canton de Berne et sa difficulté à accepter l’évolution de l’opinion et à lâcher une partie de son territoire. Le problème est devenu bernois.

Comment ont évolué les valeurs jurassiennes en un siècle? L’image d’un canton progressiste n’ignore-t-elle pas une partie du passé?

La revendication patriotique évolue au XXe siècle. Quand le mouvement jurassien démarre dès la Première Guerre, il est dans l’air du temps. Il répond au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes avec la chute des empires. Un regain nationaliste émerge dans l’entre-deux-guerres, aussi bien à travers le péril nazi et fasciste qu’au sein d’un nationalisme maurrassien en France, qui touche beaucoup d’intellectuels jurassiens. Roland Béguelin et Roger Schaffter sont très influencés par cela.

Après la Deuxième Guerre mondiale et avec la décolonisation, le nationalisme est repris par les milieux de gauche en même temps que des valeurs telles que l’émancipation des peuples, la contestation antimilitariste et parfois les revendications écologiques, à l’image de la lutte contre une place d’armes aux Franches-Montagnes. Une nouvelle génération plus contestatrice s’oppose progressivement au nationalisme conservateur. Et le combat jurassien se déplace, à la fin des années 1960, vers des valeurs situées plus à gauche.

Quelle est la prochaine étape?

La question est plus politique. Un nouvel élan est à trouver. Si l’on est accroché aux critères financiers et aux programmes d’économie, on risque de créer un climat de déprime préjudiciable au canton. Un élan doit être trouvé, des projets plus porteurs et vastes. L’arrivée de Moutier pourrait brasser les cartes et s’avérer très bénéfique pour le canton. Le Jura ne doit pas oublier ses idéaux de départ pour envisager l’avenir. L’élan des fondateurs est social-démocrate avec un Etat providence, la participation à une francophonie ouverte et des idées novatrices. Elles sont aujourd’hui menacées par les restrictions budgétaires, mais c’est ce qui a fait la valeur du projet jurassien. On a besoin de nouvelles utopies dans le Jura actuel et de se donner les moyens de les créer. Le Théâtre du Jura est une belle initiative, mais il faut se donner les moyens de le faire vivre à long terme.

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