«Incisif», c’est le mot qui revient pour décrire le rapport demandé par Viola Amherd à Claude Nicollier sur Air2030, le programme de renouvellement des moyens de protection de l’espace aérien. Présenté ce jeudi aux côtés de deux autres analyses complémentaires, le texte de l’ancien astronaute a donné un violent coup de pied dans la fourmilière de la défense helvétique. La voie politique choisie jusque-là n’est selon lui pas la bonne, et la communication de l’armée laisse à désirer.

Trêve de bavardages

L’année dernière, le Conseil fédéral avait opté pour le projet de Guy Parmelin: un arrêté de planification soumis à référendum proposant l’achat combiné de nouveaux jets et de moyens de défense sol-air. Une mauvaise décision, selon Claude Nicollier, qui suggère que l’arrêté ne concerne que les chasseurs. «Il est inutile de mêler un autre système d’armes à cette bataille qui ne concerne que l’avion et qui s’annonce, comme de coutume, bien plus émotionnelle que professionnelle.» Compte tenu de cette sensibilité populaire et de l’histoire politique récente – Claude Nicollier critique au passage le «manque surprenant de connaissance du passé démocratique de la Suisse» dans la conduite du dossier – le Vaudois souligne que le type d’avion choisi par le Conseil fédéral ne devrait «en aucun cas» être communiqué avant de connaître les résultats d’un éventuel référendum.

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Car l’important n’est pas là, alerte l’ancien pilote de chasse, qui souligne que «le projet est déjà en retard de quinze ans» et que, s’il ne pouvait pas se réaliser, «cela signifierait la fin de la défense aérienne dès 2030». Pour éviter ce scénario, «une discussion de fond sur la protection du pays est nécessaire plutôt que des bavardages sur les types d’avions».

Des quatre options proposées par le rapport du groupe d’experts, le Vaudois préconise une vision ambitieuse: 40 jets pour 9 milliards de francs. «C’est le meilleur équilibre entre avions de combat et défense sol-air», dit-il. Le projet dépasse cependant de 1 milliard le budget fixé par le Conseil fédéral pour renouveler l’ensemble des moyens de protection de l’espace aérien. Pour justifier ce coût, et, dit-il, «compte tenu de la sensibilité de la population sur l’aspect financier», le Vaudois exhorte l’administration à une transparence totale: «Il faudra répondre aux questions des médias de manière très précise.» Il tire d’ailleurs à boulets rouges sur la communication de l’armée – passée et actuelle.

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«Ce ne sera jamais le bon moment»

«L’échec du Gripen en 2014 est la conséquence d’une conduite politique désordonnée», rappelle le Vaudois. «Acquérir un avion de combat en Suisse demeure un défi de haut niveau: ce ne sera jamais le bon moment. Ce sera toujours très coûteux et ce sera toujours politiquement très difficile.» Pour éviter que des «pseudo-experts» continuent à dispenser des opinions qui n’ont aucun rapport avec la ligne du projet, «le rapport sur l’avenir de la défense aérienne doit maintenant être reconnu comme la doctrine officielle et la défense helvétique doit produire au plus vite un dossier de communication simple», dit-il. Le spationaute bouscule par ailleurs les habitudes militaires en recommandant de prendre très au sérieux l’utilisation des réseaux sociaux et d’aborder le bilan climatique des avions. «La politique de sécurité n’est pas un sujet très populaire», a-t-il rappelé aux militaires.

Cela s’est instantanément vérifié, les critiques n’ont pas tardé à pleuvoir. A gauche surtout. Le Groupe pour une suisse sans armée (GSsA) déplore que la population soit «trompée» par les conclusions du Vaudois et exige que les citoyens puissent se prononcer sur le type d’avion de combat. Les Verts suivent cette posture et précisent que «les vrais dangers sont le réchauffement climatique et les cyberrisques». Enfin, le PS déplore une stratégie «inadaptée et précipitée d’acquisition d’avions de combat high-tech hors de prix». «Et 40 avions, c’est largement trop», souligne la sénatrice Géraldine Savary (PS/VD).

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La remise en question d’une compensation intégrale de la valeur contractuelle en mandats confiés à des entreprises helvétiques a toutefois ravi la gauche. La droite a été moins critique: la Société suisse des officiers a par exemple recommandé d’adopter toutes les propositions de Claude Nicollier. Le PLR a aussi salué la réflexion de l’astronaute. «Même s’il faudra encore discuter du nombre d’avions», souligne le conseiller aux Etats Olivier Français (PLR/VD). Si Viola Amherd n’a pas encore annoncé sa décision finale sur le dossier, elle peut déjà se réjouir d’avoir pris contact avec l’ancien pilote, dont les considérations «sans langue de bois, peu usuelles pour le microcosme» ont été largement saluées.