Affaire Buttet

Claudine Esseiva: «Il faut que les femmes parlent»

Après l’éclatement de l’affaire Buttet, la politicienne bernoise raconte ce qu’elle a vécu personnellement et appelle les femmes à rompre le silence

Mercredi 29 novembre, Le Temps révélait que Yannick Buttet (VS/PDC) était visé par une plainte pénale en Valais, après avoir été interpellé dans le jardin d’une femme avec laquelle il avait entretenu une affaire extraconjugale, dans la nuit du 18 au 19 novembre. Plusieurs élues et journalistes évoquaient également dans nos pages un comportement inapproprié du conseiller national à Berne. Ce dernier a été suspendu jeudi 30 novembre au matin de la vice-présidence du Parti démocrate-chrétien suisse.

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Après avoir souvent défrayé la chronique en tant que remuante secrétaire générale des femmes PLR, Claudine Esseiva (39 ans) est aujourd’hui plus discrète dans ses activités de lobbyiste. Elle porte un regard nuancé sur l’affaire Buttet.

Le Temps: Avez-vous connu des situations critiques en matière de harcèlement sexuel?

Claudine Esseiva: Oui. J’ai vécu des situations où j’ai dû me défendre. Par exemple face à des politiciens qui avaient un peu trop bu et qui ont eu des comportements inadéquats. Ils se sont trop approchés de moi et m’ont parfois poussée contre un mur. Je me suis sentie très mal à l’aise.

– Comment avez-vous réagi, concrètement?

– Il faut impérativement réagir et savoir dire non. De plus, il est important d’avoir en votre compagnie une personne capable de s’interposer si quelqu’un dérape. Je me suis toujours assurée de cela. Si quelqu’un a trop bu, je lui conseille d’aller prendre l’air. Peu après, il faut aussi mettre les choses au point et signifier à l’importun que son comportement a été inadmissible. En général, la personne s’excuse et la relation peut repartir sur des bases saines.

– La séduction fait partie du jeu politique. Y recourez-vous aussi?

– Bien sûr. Tout le monde utilise la séduction. Il n’y a là rien de répréhensible. Cela dit, une règle de base doit être respectée: un non est un non.

– Justement, où placez-vous la frontière entre séduction et harcèlement?

– C’est assez simple, en fait. Dès que l’un des interlocuteurs se sent mal à l’aise, c’est que l’autre a franchi cette frontière.

– Quels gestes tolérez-vous?

– Je ne peux pas répondre à cette question de manière générale. Tout dépend du contexte et des gens qui vous entourent. Il faut aussi tenir compte des différences culturelles. En Suisse romande, il est normal de faire la bise à des gens que vous connaissez à peine si vous êtes dans un milieu qui vous est proche. A Berne, cela ne se fait pas.

– Et si un politicien vous pose la main sur le genou?

– Je lui dis non et remets sa main à sa place. C’est à moi de dire non et à lui de l’accepter.

– Vous avez connu quelques défaites électorales. Votre discours très direct a-t-il nui à votre carrière?

– Je ne peux pas répondre à cette question. En 2015 lors des élections au Conseil national, j’ai terminé à la troisième place sur la liste PLR du canton de Berne, soit première des «viennent-ensuite». Apparemment, les électeurs apprécient mes idées et mon style. Mais je sais que mon féminisme est un défi pour certains hommes qui ne sont pas habitués à ce qu’une femme soit indépendante d’esprit. Pour moi, l’important est d’être fidèle à moi-même. C’est ainsi que je me sens bien.

– Les révélations sur le comportement de Yannick Buttet sont-elles le signe que l’affaire Weinstein a désormais atteint le Palais fédéral?

– Je ne le pense pas. En 2013, une journaliste allemande avait dénoncé le comportement totalement déplacé du politicien Rainer Brüderle lors d’une interview. Elle l’avait dénoncé, suscitant un grand débat sur le sexisme en politique. Ce problème a toujours existé.

– En Suisse, les élues témoignent presque toujours anonymement. Les comprenez-vous?

– Oui, ce n’est pas évident de témoigner à visage découvert dans la mesure où elles souvent stigmatisées. Mais dans la situation actuelle, il faut que les femmes parlent si on veut faire bouger les choses. C’est aussi un acte de responsabilité envers nos enfants et les générations futures.

– La vice-présidente de l’UDC Céline Amaudruz l’a fait, mais sans désigner les coupables. Qu’en pensez-vous?

– Je ne partage pas toujours ses idées, mais là, elle m’a vraiment impressionnée. En l’occurrence, c’est une héroïne à mes yeux, d’autant plus qu’elle doit s’imposer dans un parti de droite où les femmes influentes sont rares. Je suis persuadée que son témoignage contribuera à créer un climat plus respectueux entre hommes et femmes. Dans les sphères du pouvoir, il existe des dérapages des deux côtés, d’ailleurs.

– Faut-il que les femmes dénoncent les coupables de harcèlement sexuel, comme le propose la présidente du PS du Valais romand Barbara Lanthemann?

– Non, c’est le climat qu’il faut changer.

– Etes-vous choquée par ce que les médias ont révélé sur le cas de Yannick Buttet?

– Cette affaire comporte deux volets qu’il ne faut pas confondre. Le premier, qui se déroule en Valais, est une histoire d’amour qui se termine mal. Cela arrive à tout le monde, laissons le tribunal trancher. Le deuxième volet concerne le comportement déplacé du conseiller national à Berne. Il est inadmissible.

– Yannick Buttet doit-il démissionner de son mandat de conseiller national?

– Je suis libérale. Je le responsabilise aussi. C’est à lui de décider s’il veut se représenter lors des prochaines élections fédérales en 2019. Ensuite, les électeurs valaisans trancheront en le sanctionnant ou non. Personnellement, je me refuse à participer à une chasse aux sorcières.

– Faut-il une cellule de soutien au sein du parlement?

– Je suis sceptique. Il faut surtout que les secrétariats généraux des partis et leurs dirigeants prennent leurs responsabilités. Le président du PDC Gerhard Pfister l’a très bien fait en condamnant fermement le comportement de Yannick Buttet.

Dossier L'affaire Yannick Buttet

Dossier Harcèlement et agression sexuels, la loi du silence

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