Genève

Les clés du CERN dans les mains de Renzo Piano

Le célèbre architecte italien a dessiné le Portail de la science, un projet d’envergure pour ouvrir le complexe d’accélérateurs de particules sur le monde. Conçu pour le grand public, ce centre d’éducation scientifique doit ouvrir en 2022

Le CERN a découvert le boson de Higgs, il est temps que le monde découvre le CERN. Voilà, grossièrement résumé dans son esprit, le projet présenté lundi à Genève devant un parterre de journalistes locaux et étrangers. Baptisé Portail de la science, ce centre d’éducation et de communication scientifiques est destiné au grand public, afin de stimuler l’intérêt pour la science. Il portera la signature du fameux architecte italien Renzo Piano qui, après la Fondation Beyeler à Bâle et le Centre Paul Klee à Berne pour ce qui est de ses réalisations en Suisse, apposera sa griffe au bout du lac. Le cabinet Renzo Piano Building Workshop (RPBW) travaillera en collaboration avec Brodbeck Roulet Architectes Associés à Genève.

Jusqu’ici, pour le visiteur, le CERN n’était qu’une promesse enfouie, le long d’une artère interminable qui mène en France. Depuis quelques années, il a au moins son étendard, le Globe de la science et de l’innovation, qui veille, du haut de ses 27 mètres, sur le mystère des profondeurs souterraines. Demain, c’est-à-dire en 2022 si rien ne vient chicaner les plans, le CERN aura acquis une visibilité, une esthétique, un langage.

Le langage, c’est celui de la vulgarisation de la recherche scientifique pour le commun des mortels. Avec l’espoir que la recherche fondamentale inspire les jeunes: «Ce projet a ceci de fantastique que le CERN, dont le rayonnement dépasse les frontières, va sortir de ses laboratoires et s’adresser à la cité», résume Antonio Hodgers, président du Conseil d’Etat, pas peu fier de voir construire un Portail qui sera aussi celui du canton.

Stimuler l’esprit critique

Sur 7000 mètres carrés, sa visibilité est assurée: trois pavillons proposeront des activités interactives, des expositions sur les secrets de la nature, les recherches des scientifiques, les débouchés pour la société, des activités immersives aussi, «stimulant la créativité et l’esprit critique, afin de démontrer que la science est aussi belle qu’utile, et de préparer les forces de travail de demain», résume Fabiola Gianotti, directrice du CERN. Aujourd’hui, l’intérêt du public n’est pas satisfait, puisque le CERN décline un grand nombre de demandes de visites par an. Demain, le programme éducatif du Portail de la science pourra satisfaire la curiosité de 300 000 visiteurs annuels.

L’esthétique? Tout le contraire du gigantisme et de l’arrogance. De la lévitation, plutôt, un trait d’union de la terre au ciel. Les pavillons, de 15 mètres de hauteur au maximum et utilisant la déclivité du terrain, dialogueront par une passerelle de 6 mètres enjambant la route de Meyrin. Le long de la route, deux tubes suspendus rappellent les tunnels de l’accélérateur à 100 mètres sous terre. S’y déploieront expositions et activités pédagogiques. Les pavillons contiendront des salles de classe, de conférences, des espaces consacrés à des spectacles scientifiques, des expositions interactives. Coiffés de trois panneaux photovoltaïques de 40 mètres sur 40, ils fourniront plus d’énergie que les bâtiments n’en requièrent. Ils seront ceints d’une forêt de 400 arbres pour un écrin naturel.

Quant au Globe, il restera sur le site, destiné à des expositions temporaires et des événements. Ce qui fait dire à son architecte, Hervé Dessimoz, du Groupe H: «C’est un honneur que d’avoir un confrère de cette importance qui prenne un pari architectural discret afin que le Globe demeure.» Qui d’autre que Renzo Piano pour décrire la portée philosophique de son œuvre? «J’aime faire des bâtiments, écoles, hôpitaux, musées, c’est mon job mais aussi une fierté civique. Mais faire un bâtiment qui consacre le mystère, celui que chacun a entrevu en regardant les étoiles, couché dans l’herbe, c’est encore mieux!»

La fondation Fiat Chrysler Automobiles en philanthrope

Il faut cependant, pour soutenir cette poésie, beaucoup d’argent. Exactement 79 millions de francs, entièrement financés par des dons. La signature de l’artiste italien a sans doute été déterminante pour convaincre la fondation caritative Fiat Chrysler Automobiles (FCA) de contribuer à hauteur de 45 millions de francs.

«Le Portail de la science fournira aux étudiants, aux familles, aux enfants les outils pour les aider à comprendre le monde et à améliorer leur vie, quels que soient leurs parcours», estime John Elkann, président de FCA et de la Fondation FCA. La fondation Agnelli, du nom du fondateur de Fiat, donnera des conseils pour développer des programmes pour les écoles. Parmi les autres donateurs figurent une fondation privée genevoise et la Loterie Romande. Avec 57 millions de francs collectés à ce jour, il faudra d’autres donateurs pour arriver à couvrir l’intégralité des coûts.

Reste que Genève en a concocté des projets immobiliers qui se sont heurtés à des blocages de toutes sortes. L’ambition de démarrer les travaux en 2020 est-elle dès lors réaliste? A priori oui, car on parle d’un périmètre qui fait l’objet d’un accord de siège avec la Confédération, donc sans droit de recours. Une étape politique devra toutefois être franchie: soumettre au parlement une modification de zone d’une partie du terrain actuellement en zone agricole et qui abrite un parking. «Etant donné la portée emblématique du projet et la renaturation du site, je suis convaincu que tout ira bien», affirme Antonio Hodgers. Pour Genève, l’infiniment petit rejoindrait alors le passablement grand.

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