Les clés oubliées de la révolution

Histoire Les clés historiques du château de Neuchâtel sont aux mains d’un particulier à Genève

Le trousseau aurait été remis le 1er mars 1848 à Fritz Courvoisier, chef révolutionnaire et père fondateur de la République neuchâteloise

Elles sont trois. Conservées dans un écrin sous verre, toutes présentent un mélange d’oxydation et d’acier patiné par le temps. Elles se cachent dans un grenier d’une villa bourgeoise du canton de Genève. Oubliées. Enfin presque. Elles pourraient bien titiller la curiosité des Neuchâtelois, alors que le second tour de l’élection au Conseil d’Etat a lieu ce dimanche.

Un indice? L’inscription sur le cartel qui accompagne les clés: «Clefs du Château de Neuchâtel remises le 1er mars 1848 à Fritz Courvoisier, commandant de la colonne républicaine». L’actuel propriétaire, Pierre-Alain Courvoisier, nous a reçus chez lui. De sa voix posée, le médecin raconte les avoir reçues, de même qu’un tableau représentant Fritz Courvoisier, lors du décès de sa tante, Anne-Marie.

«A la mort de ma tante, les clés ainsi que le tableau m’ont été remis par mon oncle, Marc Neuen­schwander. Sans héritiers directs, il a tenu à les restituer à une personne née Courvoisier. Ces objets appartiennent depuis plusieurs générations à ma famille», explique-t-il, amusé de notre étonnement devant ces clés qui lui ont été léguées. Il ajoute être un descendant direct du «Fritz», comme nommé dans la famille.

Frédéric-Alexandre Courvoisier (1799-1854), surnommé de son vivant «le bon père Fritz», était une personnalité du canton de Neuchâtel. Il était à la fois horloger, militaire, homme politique radical et révolutionnaire républicain. Cinq générations se sont écoulées entre les deux hommes. Le descendant, Pierre-Alain, est chirurgien, musicien, gastronome et fume la pipe à ses rares heures de repos.

«Cet aïeul était le chef militaire de la troupe d’hommes venant du haut du canton qui a renversé les autorités prussiennes qui régnaient alors sur Neuchâtel», explique le médecin genevois. D’après la légende familiale, le révolutionnaire obtient les clés suite à la prise du château le 1er mars 1848, après une première tentative avortée en 1831.

«Ces objets se sont transmis de façon mouvementée jusqu’à Pierre-Alain», atteste son oncle. Retraité, Marc Neuenschwander était chargé d’enseignement en histoire suisse à la Faculté des lettres de l’Université de Genève. «Ce sont les femmes qui ont longtemps été les dépositaires de la mémoire familiale», explique-t-il. Il signale aussi n’avoir jamais eu vent d’un quelconque intérêt provenant du canton de Neuchâtel pour ces reliques. Sauf de la part d’un ancien conseiller d’Etat neuchâtelois soucieux du patrimoine de son canton et aujourd’hui décédé.

Pas vraiment étonnant: à Neuchâtel, le souvenir de ces clés et du tableau semble s’être perdu.

Contactées, les Archives de l’Etat de Neuchâtel n’ont aucune trace de clés remises officiellement à Fritz Courvoisier lors des événements entourant la révolution de 1848. Mais Christine Rodeschini, archiviste adjointe, ne remet pas pour autant en cause que les clés conservées à Genève puissent être d’époque. Les faits ne sont pas toujours consignés dans les ouvrages de cette période, souligne-t-elle.

La Chancellerie, dont le siège est au château, ne dispose pas non plus d’informations à ce sujet. Ses services n’ont pas connaissance de l’existence de ces trois clés. Même constat du côté de l’Office cantonal du patrimoine et de l’archéologie. Jean-Marie Reber, chancelier entre 1981 et 2009, dit par exemple n’avoir eu à sa disposition qu’un «simple et moderne passe-partout, qui me permettait d’accéder à toutes les pièces du siège de l’administration et du gouvernement».

L’historien Jean-Pierre Jelmini n’était pas non plus au courant de l’existence de ces clés à Genève, mais s’enthousiasme à l’évocation de la «découverte». Pour lui, cette histoire n’est pas qu’une simple fable familiale. «A l’époque où j’étais conservateur du Musée d’art et d’histoire de Neuchâtel, j’ai entendu une de ces rumeurs selon laquelle des Courvoisier de Bienne possédaient les clés du château ainsi qu’un drapeau ayant appartenu à la colonne républicaine», se souvient-il. Il ajoute: «Comme je ne suis pas un enquêteur de terrain, je n’avais pas porté plus loin mes investigations.» Cette redécouverte est cependant pour lui une «incroyable trouvaille».

De son côté, Philippe Henry, professeur honoraire d’histoire à l’Université de Neuchâtel, se rappelle avoir lui aussi eu vent de l’existence de ces clés au détour d’une lecture, désormais lointaine. Il s’étonne surtout que ce patrimoine soit «resté en mains privées si longtemps». Qui plus est hors du canton de Neuchâtel.

Nous avons soumis une photographie des trois clés (ci-dessus) à l’expertise de Jacques Bujard, le responsable de l’Office du patrimoine et de l’archéologie de Neuchâtel. Pour ce dernier, «les trois clés appartiennent à des modèles couramment utilisés au XVIIIe et au début du XIXe siècle». «Il ne s’agit donc en aucun cas de clés «de prestige» qui auraient pu être offertes en signe de reconnaissance à Fritz Courvoisier», ajoute-t-il. «L’attribution de ces clés à une ou plusieurs portes du château reste l’explication la plus plausible», précise Jacques Bujard. La porte principale du château remonte à l’époque gothique, mais porte les traces de serrures plus tardives.

Quelle est la signification historique de ces clés? Pour la famille Courvoisier, il s’agirait d’une reconnaissance à la participation décisive de leur ancêtre chaux-de-fonnier à l’instauration de la République neuchâteloise. Les historiens vont eux plus loin. Pour Jean-Pierre Jelmini, ces clés ne sont pas seulement de simples objets utilitaires mais sont aussi, symboliquement, les «clés de la république» et «incarnent l’idée de liberté». «La symbolique est très forte, précise-t-il, les Neuchâtelois ont pris le 1er mars 1848 l’attribut du maître qui ouvre et ferme les portes du pouvoir.»

Le professeur Philippe Henry prend le contre-pied. Il note à brûle-pourpoint que ces clés sont davantage «l’image d’un ordre passé», celui de la souveraineté prussienne, qui débuta en 1707 et prit fin en 1848.

Rassembleur, Marc Neuen­schwander déclare que ces clés sont en fait un même symbole «qu’on peut tourner dans les deux sens». Pour lui, les autorités prussiennes ont abdiqué et ont passé le témoin: «A vous maintenant, chers républicains, de gérer la boutique», auraient-elles voulu signifier à leurs conquérants.

L’énigmatique trousseau sous verre n’est pas l’unique trésor du patrimoine des Courvoisier. Le tableau du «Fritz», reçu avec les sésames, se révèle aussi être un morceau d’histoire de l’ex-principauté. Le médecin genevois avoue ne pas l’avoir accroché à son domicile. Serait-il donc aussi au grenier? «Pas du tout!» s’exclame Pierre-Alain Courvoisier, à demi gêné et le sourire en coin entre deux bouffées de pipe.

«Lorsque nous l’avons reçu en 2006, ma femme, décédée depuis, a mis son veto inconditionnel. En tant qu’artiste et professeure d’arts plastiques, elle le trouvait inintéressant sur le plan esthétique et le sujet lui paraissait trop lourd pour l’afficher au domicile familial.» Le dessous du lit conjugal était donc à leur sens un endroit idéal et bien plus sûr que le grenier pour entreposer la toile historique et ses dorures. Son oncle acquiesce: sa propre épouse goûtait elle aussi peu aux charmes militaires de son ancêtre.

Mais qu’a-t-il en fait de si particulier, ce tableau? Ni une, ni deux, Pierre-Alain Courvoisier le sort de sous son lit. Après avoir enlevé l’emballage protecteur, le médecin montre la peinture. Il s’agit d’une commande de la famille réalisée par le peintre neuchâtelois Auguste Bachelin vers 1889.

Le «Fritz» y figure à cheval, droit comme un i, aux côtés d’Ami Girard et de ses hommes. La scène renvoie au 1er mars 1848. Ragaillardis par les événements parisiens de cette année-là, Fritz et ses partisans républicains marchent sur le chef-lieu. Sa colonne, rejointe entre-temps par Ami Girard et ses miliciens, fait halte au lieu-dit de la Pierre-à-Bot, sur les hauts de Neuchâtel. Une estafette est alors envoyée en éclaireur.

Selon le testament de la belle-fille de Fritz, Emma, dite «La générale» – dont le père, Ulrich Ochsenbein, est l’un des sept premiers conseillers fédéraux –, l’estafette revient avec un drapeau fédéral donné par un habitant du chef-lieu. Il indique que les troupes prussiennes n’opposeront pas de résistance. Voilà ce qui figure sur le tableau que les femmes de la famille semblaient peu apprécier.

Le professeur Philippe Henry juge cette version «romancée et héroïsée» des événements importante pour l’historiographie du canton. «Cette œuvre me paraît être un témoin plus parlant que les clés», dit-il. Le peintre, 18 ans au moment des faits, avait lui-même assisté à la scène, d’après l’une de ses lettres conservées par la famille Courvoisier. L’artiste y écrit avoir reçu l’aide de l’estafette pour retranscrire fidèlement la scène.

«La réapparition du tableau est très intéressante car il n’en circule plus que des copies depuis le début du XXe siècle», pointe à son tour Jean-Pierre Jelmini. Pour lui, «c’est un immense plaisir de savoir que ces biens existent toujours». A son sens, il serait «inconvenant, inadmissible et impensable de les réclamer à la famille, bien qu’ils seraient utiles pour enrichir l’image de Fritz Courvoisier».

L’actuel gardien des clés, Pierre-Alain Courvoisier, n’entend pas faire une donation à une institution. Il léguera le moment venu les clés du château de Neuchâtel et le tableau du «Fritz» à ses trois enfants «pour autant qu’ils les acceptent et soient d’accord de perpétuer la tradition».

«De génération en génération, ce sont les femmes Courvoisier qui ont été les dépositaires de la mémoire familiale»