Après les intempéries d'octobre dernier, le Valais est à nouveau confronté à une catastrophe majeure. Mardi, peu après 20 heures, le puits blindé de l'aménagement Cleuson-Dixence s'est rompu dans la montagne, à environ 700 mètres en dessus de l'usine de Bieudron. L'eau a alors jailli de la terre pendant plusieurs minutes, causant deux grandes coulées de boue qui se sont déversées dans la plaine, tout en emportant des morceaux de forêts et des bâtiments. Trois personnes sont portées disparues. Mercredi matin, le spectacle était dantesque. Le coteau en zone agricole entre Nendaz et Riddes était littéralement lessivé par l'eau et la boue.

La stupéfaction était donc totale en Valais après cet événement, le plus grave que le canton ait connu dans l'exploitation d'installations hydroélectriques. Et pas dans n'importe quel contexte, puisqu'il intervient sur les nouveaux aménagements du complexe Cleuson-Dixence. Lors de son inauguration en 1998, ces dernières constructions ont été présentées par les dirigeants d'Energie Ouest-Suisse (EOS) et de Grande-Dixence SA comme le «dernier grand chantier du siècle». Cette formidable aventure, qui avait pour but d'augmenter de 800 MW à 2000 MW le potentiel d'énergie de pointe issue du barrage de la Grande-Dixence cumulée avec celle de Cleuson, avait nécessité le creusement de quelque 20 kilomètres de galerie. Dont le puits blindé de 4,3 kilomètres en dessus de la plaine du Rhône avec une chute finale de 1833 mètres, la plus haute du monde.

C'est ici que, mardi, une dizaine d'années de travail et des centaines de millions de francs ont été remis en question. Longtemps, les Valaisans ont cru qu'ils pouvaient être menacés par les barrages, mais jamais ils n'auraient pensé que l'eau du puits blindé, enfoui à 100 mètres de profondeur, puisse littéralement jaillir de terre et propulser une masse d'eau évaluée à 25 000 m3. Aux dires des témoins, ce fut un vrombissement terrifiant, comparable au bruit continu des avions de chasse de l'armée qui sillonnent habituellement la plaine du Rhône.

Le «tube», comme il est appelé, a cédé au pied des falaises de la Perroua, à l'ouest du hameau de Fey. Une déchirure de neuf mètres a permis à l'eau de sortir de sa gaine et de se faufiler dans la roche. Ce puits blindé avait déjà causé de notables soucis au constructeur, la firme Giovanola à Monthey, en mars dernier, où des pertes d'eau avaient nécessité un contrôle: 45 microfissures étaient apparues sur les soudures des cylindres qui le composent. Défaut de jeunesse, a-t-on expliqué. Les réparations ont été effectuées et une nouvelle mise en eau avait été faite au mois d'août dernier. Depuis, calme plat, tout semblait fonctionner.

Les responsabilités:

un enjeu capital

Après la catastrophe de mardi, ces microfissures étaient évidemment sur toutes les lèvres. Mais, vu l'enjeu, nul ne s'aventurait à attribuer des responsabilités. Mouvement géologique, défaut du blindage, défaut général de l'ouvrage qui n'a pas résisté à une surpression… les hypothèses sont nombreuses. Un ingénieur hydrologue faisait toutefois remarquer que l'accident s'était produit juste après l'arrêt, à 20 heures, des turbines de Bieudron. Une opération délicate qui peut causer un «coup de bélier» ou du moins un reflux dans le puits et créer une surpression, qui doit être amortie par des soupapes en amont.

Si la détermination des causes du sinistre s'avère un enjeu capital, il faut en évoquer aussi les conséquences qui annoncent d'ores et déjà une interminable affaire de responsabilité. Aujourd'hui, la colonne vertébrale de Cleuson-Dixence est détruite. Les installations sont à l'arrêt, jusqu'à quand? Le porte-parole d'EOS à Lausanne, Jean-François Dupond, doit admettre que le turbinage, avec les nouvelles installations, est compromis pour la prochaine saison d'hiver et qu'on ne saurait se prononcer pour l'hiver suivant, 2001/2002.

Le déficit d'exploitation consécutif à la perte de puissance engendrée par l'arrêt n'est pas chiffrable: «Il nous faut considérer les pertes liées au fait que l'on ne pourra pas turbiner aux heures de pointe. Il faut considérer également les pertes liées aux frais de réparation, mais ici tout dépend des responsabilités que l'enquête devra établir.» Les conséquences financières de cette catastrophe n'en donnent pas moins le vertige. A travers EOS et ses trois partenaires alémaniques – les Forces motrices bernoises, les Forces motrices du Nord-Ouest de la Suisse et les Services industriels de la ville de Bâle –, ce ne sont pas moins de 18 cantons qui se sont engagés dans le projet Cleuson-Dixence, qui a nécessité pour 1,2 milliard d'investissements, dont environ 20% de fonds propres et le reste en engagements financiers. Le 24 août dernier, lors des 50 ans de la Grande-Dixence, le président du Conseil d'administration, Claude Chabanel, n'avait pas caché que si Cleuson-Dixence augmentait la valeur intrinsèque de l'ensemble des installations liées à la Grande-Dixence, il en augmentait «dangereusement la fragilité financière». A tel point que les aides pour les investissements non amortissables étaient demandées à hauteur de plusieurs dizaines de millions de francs.

Aujourd'hui, si l'aménagement lui-même devrait être abandonné, on imagine mal le gigantesque trou financier qu'il faudra combler. Quelles que soient les causes de la catastrophe, la réparation ou la reconstruction du puits s'avère pour le moins un chantier aléatoire. Si les causes sont d'ordre géologique, c'est que le puits était mal situé et qu'on aurait pu le prévoir, si elles relèvent d'un défaut du blindage, il faudra le refaire, enlever l'existant et remettre du neuf, si c'est la conception générale de l'ouvrage qui est en cause, ce sera encore pire… Dans tous les cas, l'avenir de Cleuson-Dixence s'annonce extrêmement délicat.

Conseil d'Etat en retrait

Pour Pierre-Benoît Raboud, chef du Service des forces hydrauliques valaisannes, le coup est rude: «Personnellement, c'est une catastrophe, non seulement sur le plan technique, mais également sur le plan économique pour Grande-Dixence et EOS. Avec une baisse de puissance des aménagements de 2000 MW à 800 MW, c'est un potentiel d'énergie de pointe qui est perdu, qui équivaut à celui d'une centrale nucléaire.»

Thomas Burgener, chef du Département en charge de l'énergie, ne cache pas que cette nouvelle catastrophe est un coup dur pour le canton et pour EOS: «C'est une situation très difficile pour l'entreprise. Mais aujourd'hui, il est prématuré de préciser les causes de ce qui s'est passé.» Le Conseil d'Etat a toutefois décidé de rester en retrait dans cette affaire. Car il ne s'agit pas a priori d'une catastrophe naturelle. Et l'Etat du Valais sait que les exploitants des installations hydro-électriques ont une assurance responsabilité obligatoire qui couvre les dégâts à hauteur de 200 millions de francs.