Politique 

Climat: «Les grèves, ce n'était qu'un début»

Quelque 300 activistes de toute la Suisse se sont réunis ce week end à Berne pour tenter de transformer l’énergie des manifestations en un mouvement structuré

Les étudiants affluent par vagues dans la salle de l’église Johannes, à Berne. Les dialectes alémaniques dominent le brouhaha. Mais on entend aussi parler français et italien. En tout, ils sont quelque 300, selon les organisateurs, à avoir fait le déplacement en train de toute la Suisse, pour la deuxième assemblée générale des jeunes pour le climat. Dans un élan inédit, ce mouvement en a drainé près de 60 000 personnes le 2 février dernier dans les rues de plusieurs villes, pour appeler à agir contre le réchauffement climatique. Les étudiants planifient une nouvelle «grève pour le climat», en Suisse et dans une quarantaine d’autres pays, le 15 mars prochain. Et une nouvelle manifestation le samedi 6 avril.

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«Inventer une nouvelle manière de faire»

Mais ce samedi, ils affrontent un autre défi: transformer l’énergie de la rue en un mouvement structuré, rassembleur et durable. Les premières difficultés sont d’ordre linguistique. Il n’y a pas assez de casques, pour une traduction simultanée des débats en français et en allemand. «Asseyez-vous à côté de quelqu’un qui ne parle pas votre langue», précise un message projeté sur grand écran. Les deux interprètes seront mis à rude épreuve, au cours des heures de débats effervescents. Les étudiants ont bûché sur un plan, défini des thèmes de discussions, ouvrant sur de multiples questions. Quelle autonomie pour les groupes régionaux? Dans quelles conditions accepter des dons provenant d’entreprises? Faut-il organiser des élections à l’interne? Quelles actions mener au-delà des manifestations? Comment éviter la récupération politique?

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«Nous devons inventer une nouvelle manière de faire, pour inclure tout le monde», souligne Loukina Tille, 17 ans. La gymnasienne prépare cette rencontre depuis plusieurs semaines, entre les cours et les examens. Elle y a sacrifié quelques nuits. «On n’apprend pas ça à l’école», dit-elle en riant. Le cœur du mouvement compte un certain nombre d’activistes confirmés, déjà engagés dans des jeunesses de partis ou des ONG. Quelques visages connus, comme celui du socialiste Dimitri Rougy. Mais ils se font discrets, pour éviter de prêter le flanc aux accusations de récupération politique. Beaucoup d’autres sont novices, à l’instar de Loukina Tille. 

Avec un père municipal PLR dans une petite commune vaudoise, la politique a toujours été présente à la maison. Mais l’étudiante ne s’était jamais sentie appelée à descendre dans la rue au nom d’une cause. Jusqu’à ce qu’elle reçoive un message WhatsApp l’invitant à participer à une «grève scolaire pour le climat» comme celles menées par la collégienne suédoise Greta Thunberg. Loukina Tille estime les clivages gauche-droite «obsolètes» face au défi de la crise climatique: «Ce n’est pas une cause de partis, mais une histoire qui touche l’humanité».

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Le mouvement se veut «horizontal, indépendant et sans leader», à l’image des interactions désordonnées sur les messageries instantanées Discord, WhatsApp ou Telegram, qui ont servi à organiser les manifestations. Désormais, il faut passer à l’étape suivante, estime Dominik Waser, paysagiste zurichois de 21 ans: «Les grèves ce n’était qu’un début. Nous devons nous structurer si nous voulons être pris au sérieux. Et trouver d’autres moyens d’action pour transformer la politique et l’économie. Peut-être aussi nous associer avec d’autres organisations, comme les seniors pour le climat.»

Le «langage des signes»

«Merci de ne pas vous exprimer en suisse-allemand!» lance Dominik Waser au micro, provoquant des rires, alors que les participants se dispersent avec leurs ordinateurs pour former des groupes de discussion. Loukina Tille s’engouffre dans une garderie, transformée pour l’occasion en salle de conférences sur le thème «Organisation». A côté, un autre cercle parle finance. Le ton monte. «On ne peut pas accepter l’argent des partis! Seule la gauche nous fera des dons, et alors comment pourrions-nous rester «apartisans»?» souligne un Tessinois. «Si on est neutre, on prend l’argent de tous. D’où vient l’argent, c’est…» Elle se tourne vers sa voisine: «Comment on dit scheiss egal en anglais?»

Puis vient le moment de vérité, lorsque les groupes présentent leurs idées devant le plénum. Là, les échanges se déroulent à l’aide de signes empruntés à la communication non violente pour éviter la cacophonie: mains agitées en l’air pour signaler son accord. Bras en croix en cas d’opposition. Un geste de désaccord dans le public suffit à rejeter une idée. Auquel cas, le groupe doit se remettre au travail. «C’est ainsi que nous sélectionnons les meilleures idées, sur le principe du consensus démocratique», souligne Loukina Tille. Tout est consigné dans des fichiers partagés sur Google. 

Au baromètre du langage des signes, une question fait clairement débat: faut-il se revendiquer «anticapitaliste»? Certains sont tentés de muscler leurs discours, contre l’avis de ceux qui redoutent de perdre leur capital sympathie. A l’issue du week-end, les étudiants déclarent n’avoir pas pu se mettre d’accord sur une «vision commune d’un monde nouveau». Mais ils réaffirment les valeurs «d’égalité, liberté et solidarité». Ils ajoutent la «justice climatique» au rang de leurs revendications – parmi lesquelles, un bilan national net d’émissions de gaz à effet de serre nul d’ici à 2030. Enfin, le mouvement se donne comme objectif d’«élever les consciences sur le climat» et compte «intensifier la pression» en poursuivant ses manifestations.

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