Elles et ils sont quelque 150 à 200 jeunes à avoir investi une salle au sous-sol du gymnase du Neufeld, à Berne, en ce samedi 2 novembre. Tout commence par un exercice de respiration, les yeux fermés. Puis on passe à quelques étirements. Dix minutes plus tard, tous les esprits sont réveillés: «On est plus chauds, plus chauds, plus chauds que le climat», scandent les «climatogrévistes».

Un néologisme pour un mouvement qui casse tous les codes de fonctionnement. Les grévistes du climat ont leurs propres pratiques, leurs propres règles et leurs propres gestes, loin de ceux des partis politiques. Ils sont assis en un cercle au centre duquel vient se placer l’orateur. Ici, pas de président qui trône sur une estrade pour dérouler un ordre du jour selon un rituel bien rodé. Pas non plus de hiérarchie verticale bien établie. Tout est horizontal, pour que chacun puisse se sentir à l’aise. Pour ceux qui se sentiraient stressés, une équipe d’encadrement («care team»), dont les membres portent un brassard vert, est à disposition. Il suffit d’appeler un numéro de téléphone portable.

Elles et ils s’appellent Cléa Voisard (19 ans), Lina Meylan (14 ans) et Damien Junod (26 ans). Un an après la création du mouvement, ils ont déjà réussi à placer le climat au sommet de l’agenda politique, ce qui a débouché sur une vague verte aux dernières élections fédérales. Mais le plus dur reste à faire: étendre leur action au sein de l’ensemble de la population, raison pour laquelle ils organisent une grève générale le 15 mai prochain.

Pluralité des moyens d’action

«Il faut que des collectifs se créent, que ce soit sur les lieux de travail et dans les quartiers, de manière à ce que toutes et tous nous assumions la responsabilité de prendre mieux soin de notre environnement», déclare Cléa Voisard. Cette étudiante de l’Université de Lausanne de 19 ans se démène sur tous les fronts. Lors de la campagne électorale, elle a figuré sur une liste indépendante, Objectif 2030, à Fribourg, une allusion bien sûr à la date à laquelle les grévistes souhaitent que la Suisse atteigne la neutralité climatique. La liste, classée 11e sur un total de 23, a obtenu 1,15% des suffrages. Si Cléa Voisard ne siégera pas au Conseil national, elle table sur la pluralité des moyens d’action. Elle a rejoint le mouvement de grève en janvier dernier. Le combat pour l’écologie, elle le porte en elle depuis longtemps: il a germé lors de longues randonnées avec ses parents.

La première grève a été pour elle un moment libérateur. Après les divers rapports du Groupement d’experts international sur l’évolution du climat (GIEC), elle se sentait à la fois «triste, frustrée et fâchée» par l’indifférence dans laquelle ils étaient accueillis. «Ce 18 janvier, j’ai senti qu’il y avait une force pour lutter solidairement contre le réchauffement climatique. Cela a été une journée d’espoir et de bonheur.»

L’Afrique, autant que l’Europe, est soumise au capitalisme. Tous les biens sont produits sans la moindre réflexion sur la durabilité

Damien Junod, activiste du climat

Damien Junod, lui, a 26 ans. Après avoir achevé un apprentissage d’informaticien à l’Ecole des métiers de Sion, il s’est vite senti mal à l’aise dans le monde économique. Il accomplit son service civil en organisant une exposition itinérante sur la forêt protectrice, puis accumule les petits jobs, comme guide touristique ou livreur à vélo. Actuellement, il travaille à Satellite à Sierre, une association dont le but est de favoriser l’éclosion de projets durables. Voici deux ans, il a passé dix semaines au Bénin et au Burkina Faso, un voyage dont il est revenu catastrophé. «Je me suis rendu compte à quel point l’Afrique, autant que l’Europe, est soumise au capitalisme. Tous les biens sont produits sans la moindre réflexion sur la durabilité. Là-bas, on brûle les déchets à ciel ouvert.»

Pour sa part, Lina Meylan est l’une des benjamines de la rencontre nationale des «climatogrévistes». Elle est encore au cycle d’orientation du Belluard, à Fribourg, mais a décidé de taire son âge: «Lorsque les gens savent que vous êtes encore mineure, ils ne vous prennent pas au sérieux. Je me sens infantilisée, impuissante, soumise», témoigne-t-elle. Au grand dam de sa famille, le combat pour le climat a pris chez elle plus d’importance que les études. «A quoi bon étudier si je n’ai pas d’avenir?» interroge-t-elle. En juin dernier, elle persuade sa mère de l’accompagner à Aachen, en Allemagne, pour protester durant trois jours contre les dégâts environnementaux des mines de charbon. La première nuit, elles la passent dans un parking, dans un sac de couchage sur un mince tapis de yoga.

Prête à aller en prison

En juillet, Lina fait de la désobéissance civile par une action de swarming en ne cessant de traverser la rue pour bloquer le trafic sur le boulevard de Pérolles, à Fribourg. «La police est venue contrôler nos identités, mais je ne sais pas ce qui va se passer», dit-elle. Elle le dit sans ambages: «Je suis prête à aller en prison pour ce combat.»

Durant ce week-end à Berne, les jeunes préparent une grève générale agendée au 15 mai 2020. Tous espèrent qu’elle aura un écho semblable à celui de la grève des femmes le 14 juin dernier. Ce n’est pas gagné d’avance. Sur le papier, le mouvement a toujours pris soin de se déclarer non partisan, soit au-dessus du clivage gauche-droite. Mais la grande majorité des jeunes se rend compte que ce combat passera forcément par une remise en question du capitalisme. «La croissance durable, c’est un oxymore», relève Damien Junod. «Il faut viser la décroissance, se diriger vers une société produisant moins de biens, mais plus de lien social», souligne-t-il.

Cléa Voisard acquiesce, mais le dit avec d’autres mots: «Nous devons trouver un nouveau récit prônant un partage plus équitable des ressources et des richesses dans une autre logique que celle de domination des minorités et des plus vulnérables», note-t-elle. «Il n’y a pas de justice climatique sans justice sociale», souligne-t-elle encore.

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Peu avant les élections fédérales, lorsque les grévistes avaient appelé à voter «climat», ils avaient dû essuyer le reproche d’«être désormais à gauche». Force est de constater que ces jeunes le sont majoritairement, même si un Alémanique – qui ne veut pas être cité – le conteste. «Nous restons un mouvement pluriel, au-dessus des partis», insiste-t-il.

Collaboration avec les collectifs féministes

Pour sa part, Lina Meylan pointe un autre problème: «Nous sommes encore un mouvement des élites. Nous devons développer une stratégie d’intégration pour toucher toutes les couches de la population», relève-t-elle. Ce week-end, les jeunes ont passé beaucoup de temps à trouver des alliés pour mener la grève. Outre les syndicats, les paysans et toutes les associations soucieuses de l’environnement, ils comptent beaucoup sur les collectifs ayant mené avec succès la grève des femmes.

Le débat a pourtant pris une tournure houleuse lorsqu’il s’est agi de prôner une collaboration systématique et réciproque avec eux au niveau national. Une petite dizaine d’hommes n’ont pas voulu une imbrication totale des deux combats féministe et climatique.

Sur ce point, les grévistes du climat se sont retrouvés piégés par leur propre fonctionnement. Sur toutes les questions identitaires au mouvement, ils prévoient une décision par consensus, soit à l’unanimité, en souhaitant que ceux qui s’opposent puissent tout de même «vivre avec». Cela n’a pas été le cas. Fâchées autant que frustrées, plusieurs femmes ont quitté l’assemblée sur-le-champ. L’écoféminisme, cette notion qui fait un lien entre la domination des femmes et l’exploitation abusive des ressources, ne s’est pas encore imposé dans tous les esprits. Ce que regrette Cléa Voisard: «Mener une transition écologique qui ne soit pas féministe n’a pas de sens, et réciproquement.»

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En proie à l’éco-anxiété

S’ils savent aussi faire la fête de temps à autre, les «climatogrévistes» ne cachent pas leur éco-anxiété. D’une part, leur peur personnelle que l’humanité ne coure à son extinction, et d’autre part celle qu’une majorité de la population ne se rende pas compte de l’urgence d’agir. En découle une question que les précédentes générations ne se sont pas posée, celle de la maternité: «C’est beau de donner la vie, mais je ne répondrai à cette question que dans dix ans selon l’état de la planète», relève Cléa Voisard. Lina Meylan est plus péremptoire: «C’est mon rêve d’avoir une famille, mais pas dans un monde pareil. J’aurais honte de donner la vie à des enfants en sachant qu’ils vivront dans un environnement malsain.»

Rebelles et déterminés, les «climatogrévistes» ne croient plus trop en la politique institutionnelle, qu’ils jugent trop lente et trop manipulée par les lobbies. Mais ils comptent bien l’utiliser tout de même, ainsi que le montre l’annonce d’une candidature au Conseil d’Etat vaudois lors de la succession de Jacqueline de Quattro. «Comme une tribune pour réveiller les consciences», soulignent-ils.


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