Parlement

Le clivage gauche-droite accentue le fossé entre Romands et Alémaniques

Professeur à l’Université de Zurich, Michael Hermann examine les votes des conseillers nationaux selon la région linguistique. Les Romands dominent à gauche, les Alémaniques à droite

Comment se situent les conseillers nationaux sur une échelle gauche-droite? Comme chaque année, le sociogéographe Michael Hermann, directeur de l’institut de recherche Sotomo à Zurich, évalue les 200 élus du Conseil national en fonction de leurs votes. Après avoir évalué les divergences entre les votes féminins et masculins en 2013, il examine cette année les différences entre les députés selon le critère de leur région linguistique. Trois constatations émergent de son analyse. D’abord, l’amoindrissement des divergences entre Romands et Alémaniques au sein de leurs groupes parlementaires respectifs, devenus plus homogènes. Ensuite, la polarisation gauche-droite qui, grossièrement, suit une gauche plus alignée sur les positions romandes et une droite nationale qui se rapproche des positions de l’UDC zurichoise. Enfin, pour les libéraux-radicaux romands, il y a la disparition de l’aile humaniste qu’incarnaient des Yves Guisan, John Dupraz ou Gilles Petitpierre, ou, au Parti libéral, un Claude Ruey ou, bien avant lui, Jean-François Aubert.

L’analyse de Michael Hermann, Professeur à l’Université de Zurich

Le Conseil national a voté 939 fois durant cette troisième année de la législature. C’est sur ces votes que se fonde l’évaluation gauche-droite 2014 des parlementaires. Le Genevois Carlo Sommaruga et la Bâloise Susanne Leuten­egger Oberholzer y occupent la position la plus à gauche. Les deux socialistes se situent à une valeur de – 9,4. A l’autre extrémité de l’échelle, on trouve l’UDC schwyzois Pirmin Schwander avec une note de 9,9. Pirmin Schwander est un habitué de longue date du pôle droit. Le plus inattendu est celui qui occupe la deuxième place après lui. Pour la première fois cette position est occupée par le président de l’UDC, Toni Brunner, avec une cote de 9,6. Depuis son élection en 1995, Toni Brunner a continuellement glissé vers la droite et appartient désormais au noyau dur des hardliners de son parti.

A la différence du pôle gauche, celui de droite est occupé uniquement par des Alémaniques. A partir de l’extrémité droite, le premier Romand apparaît à la 20e place, en l’occurrence le Genevois Yves Nidegger (UDC, 8,0). Pierre Rusconi (7,4), qui est depuis 2011 le premier représentant de l’UDC du Tessin, suit à la 34e place comme premier parlementaire italophone. Lors des dernières élections, le Tessin a été ébranlé par un tremblement de terre politique. Pour la première fois, la droite occupe trois (2 Lega, 1 UDC) des huit sièges du canton. Ce virage à droite a été renforcé par un glissement remarqué du PDC. Les conseillers nationaux tessinois du PDC, Meinrado Robbiani et Chiara Simoneschi, qui se sont retirés en 2011, appartenaient à l’aile gauche de leur parti. Leurs successeurs, Marco Romano et Fabio Regazzi, s’affirment au contraire à la droite. La conséquence de ce tremblement de terre est que les membres italophones du Conseil national se situent globalement plus à droite que leurs coreligionnaires alémaniques. Cette dynamique résulte du changement politique au sud du Gothard. Au Tessin se confirme une tendance vers la droite conservatrice, notamment sur les questions de migration.

Le positionnement des parlementaires de Suisse romande est bien plus constant. Actuellement, leur valeur médiane est de – 1,4, alors que celle des Alémaniques est de 0,5. La place des Romands, plus à gauche que celle des Alémaniques, correspond à une composition différente du corps électoral qui conduit régulièrement à un Röstigraben lors des votations. Cela a commencé avec de légères disjonctions au début de l’évaluation, en 1996. Le fossé le plus large s’est ouvert en 2003, alors que c’est durant la législature suivante (2007-2011) que les différences se sont le plus réduites entre les deux régions linguistiques. Depuis, l’écart s’est à nouveau élargi. Cet approfondissement des divergences entre les régions linguistiques contraste avec le développement observé à l’intérieur des partis. Comme l’indique le diagramme, les disparités linguistiques au sein des formations ont fortement perdu en signification.

A cet égard, l’évolution au PS est exemplaire. L’opposition souvent évoquée entre des Romands militants et marqués à gauche et des Alémaniques partisans du social-libéralisme a complètement disparu du Conseil national. Les socialistes alémaniques ont basculé sur la ligne plus à gauche de leurs collègues francophones. La suprématie socialiste réside dans la partie romande du pays. Son équivalent, à droite, est l’UDC dont le centre hégémonique se trouve à l’est de la Suisse. Dans ce parti, les conseillers nationaux francophones ont évolué vers la droite et se sont ainsi rapprochés de la ligne alémanique, en l’occurrence des positions zurichoises. A la différence du PS, le fossé linguistique n’a toutefois pas totalement disparu. La majorité des conseillers nationaux UDC francophones continue de se positionner à l’aile gauche du parti. Mais celui-ci est politiquement plus homogène qu’il y a 20 ans.

Au PLR, le rapprochement des ailes, éloignées en raison de leur appartenance linguistique, est constant. Celles-ci ont accompli un long chemin. Jusqu’au tournant du siècle, les radicaux romands et alémaniques se plaçaient, sur un axe gauche-droite, aussi éloignés les uns des autres que le PDC et le PLR, dans leur ensemble, aujourd’hui. Jusqu’à la fusion en 2009, les radicaux alémaniques du parlement se retrouvaient plus proches du Parti libéral, ancré en Suisse romande, que de leurs collègues radicaux francophones. Les libéraux défendaient une ligne économique libérale pendant que les radicaux romands se retrouvaient plutôt sur des positions centristes. La fusion avec le Parti libéral a encouragé au rapprochement entre les régions linguistiques du PLR. La convergence avait certes commencé avant la fusion. Elle résulte de l’affirmation d’un paysage politique de plus en plus national. Avec le déplacement de l’attention sur ce qui se passe au niveau fédéral, les particularismes régionaux des partis ont perdu de leur importance. Le profil national d’un parti se superpose à celui de la région. Il en va toutefois différemment pour le PS ou l’UDC. Dans ces deux cas, une région a renforcé sa suprématie; les autres régions se sont orientées vers ce profil.

Malgré le rapprochement à l’intérieur des partis, l’opposition gauche-droite entre parlementaires francophones et alémaniques s’est accrue depuis la dernière législature. Comment une évolution aussi paradoxale est-elle possible? Cela vient du fait que les divergences d’orientation traduisent moins les positions à l’intérieur des partis que les résultats électoraux. Alors que l’UDC est sous-représentée en Suisse romande, le PS et les Verts y sont surreprésentés. Le décalage qui en résulte dans la représentation politique s’est encore accentué à gauche.

Publicité