«Je mange peu à midi», prévient d’emblée Françoise Jaquet. Mais on s’en doutait. Lors de la prise de contact, elle semblait déjà empruntée pour indiquer un de ses restaurants favoris de Berne, où elle travaille. Car la nouvelle présidente du Club alpin suisse est plutôt du genre «pomme dans le sac et barre de céréales dans la poche». A la ville comme à la montagne.

C’est après quelques hésitations qu’elle a choisi le Luce, dont la terrasse s’étale sur la Waisenhausplatz et qui présente une belle carte de mets italiens. Elle la regarde à peine et opte pour l’assiette de melon et de prosciutto. En plat principal et avec une eau minérale, s’il vous plaît merci. Voilà qui est fait. «La semaine, je grignote au bureau. Ça me permet de gagner du temps pour faire d’autres choses», avoue-t-elle. Ces autres choses, c’est évidemment présider cette association de 140 000 membres répartis dans 111 sections gérant 152 cabanes et qui fête cette année son 150e anniversaire. Autant dire une institution si ce n’est un symbole de l’Helvétie et de ses Alpes.

Qui n’a pas passé une nuit dans une cabane du Club alpin suisse? Elles affichent 300 000 nuitées par an. «Et elles évoluent. Des douches sont installées lorsque c’est possible. Les lits sont plus confortables. Aujourd’hui, la norme pour un matelas est de 65 centimètres, alors qu’auparavant, on était parfois obligé de dormir sur le côté, avec les ronflements de son voisin dans l’oreille.» Souvenirs, souvenirs…

Comme pour s’excuser de ne pas avoir cédé à l’apéritif proposé par le serveur et encore moins à un menu trois plats arrosé de Chianti, Françoise Jaquet prend par contre tout son temps pour expliquer ce qui l’a amenée à devenir la gardienne en chef du CAS.

Fribourgeoise d’origine, elle a eu une enfance de citadine. Elle commence à prendre plaisir à dévaler les pistes de ski en compagnie de son mari. Puis son beau-père invite le jeune couple à tester la peau de phoque. Elle est conquise, devient membre de la section Moléson du Club alpin et en prend la présidence. «Ils cherchaient quelqu’un, explique-t-elle. Et c’est d’ailleurs un de nos soucis. Tout fonctionne au bénévolat. Or, si nos membres sont en augmentation, les gens s’engagent de moins en moins. Ils n’ont plus le temps.» Retenir les jeunes, motiver les gardiens de cabane, les chefs de course, leur offrir un petit plus et leur donner envie de continuer sans renoncer au bénévolat: tels sont ses objectifs.

Françoise Jaquet, elle, s’engage. C’est tout naturellement qu’elle est entrée au comité central du CAS et a accepté d’en reprendre la présidence. «Symboliquement, c’était bien que le mandat revienne à une femme, et plus encore durant l’année de nos 150 ans.» Le CAS et les femmes, c’est en effet toute une histoire. Exclues en 1907, elles n’ont été réintégrées qu’en 1980. Le débat a fait rage pendant des années. Dans les archives, Françoise Jaquet a découvert les commentaires suivants: «Que vont dire nos épouses?» ou encore: «Le CAS est le seul endroit où les hommes sont encore protégés de l’agressivité des femmes.» Aujourd’hui, ce n’est plus un thème, assure la première femme à présider l’association.

Françoise Jaquet se retrouve soudain devant une montagne de prosciutto débordant sur des tranches de melon. Elle fait les gros yeux, mais attaque son assiette avec appétit, sans en faire tout un plat. Songeuse, elle évoque ces sommets enneigés et ces sentiers alpestres qui sont aussi son refuge. «Les petits soucis du quotidien qui ont l’air énormes vus d’en bas, deviennent moins importants lorsqu’on prend de la hauteur, poursuit-elle. Face à la puissance de la nature, on relativise. Marcher, c’est aussi méditer, trouver des solutions et se retrouver soi-même, partager des bons moments entre amis.» Ou les perdre. La présidente du CAS a eu son lot de drames. «Je n’ai jamais détesté la montagne pour les gens qu’elle a pris. Car ce n’est pas elle qui tue, ce sont les circonstances. Il y a toujours un risque. Même par une belle journée, même en route pour un sommet qui paraît facile, un pas de côté suffit.»

Françoise Jaquet n’est pas une adepte des grands sommets. Sa montagne préférée se situe juste derrière sa maison des Préalpes fribourgeoises. Elle est plus hiver qu’été, peau de phoque qu’escalade. «Mais je souhaite que le Club alpin suisse soit ouvert à toutes les évolutions et nouvelles disciplines, comme le skateline.» Quand le ski a commencé à se développer, le CAS était très sceptique, raconte-t-elle. Des membres pensaient que cette mode allait passer. Pareil pour l’escalade sportive en salle. Certains ne voulaient pas mettre d’argent là-dedans. «Or ce sont des installations que nous utilisons beaucoup aujourd’hui.» La nouvelle présidente ne veut pas faire la révolution, elle aime ce Club tel qu’il est, conservateur dans l’âme, adepte des traditions et de la simplicité. Même si le CAS est parfois dépassé par son succès. Dans de nombreuses sections, les inscriptions pour les excursions se font par internet. Rien de tout ça au Moléson. «Nous avons toujours notre stamm du vendredi soir. Les gens viennent s’inscrire sur place et prendre connaissance du parcours. Ça peut paraître contraignant. Or, c’est aussi un moment de partage et surtout, ça permet au chef de course de s’enquérir du niveau des participants.»

Reste qu’au CAS, la montagne unit et n’exclut pas. Une fois la table débarrassée et les cafés commandés, Françoise Jaquet aborde ouvertement les sujets qui en général fâchent les familles mais dont le CAS ne se mêle pas. Comme l’initiative Weber sur les résidences secondaires. «Si on analysait le vote de nos membres, on retrouverait probablement le résultat suisse, car nous réunissons toutes les professions et toutes les idées politiques. Nous sommes une Suisse en miniature.» Avec même deux conseillers fédéraux actuels parmi ses membres: Johann Schneider-Ammann et Ueli Maurer.

Françoise Jaquet doit retourner à Swissmedic, où elle est cheffe de la Division essais cliniques. Mais elle accepte un second expresso. «J’ai deux vies, reconnaît-elle. Elles sont bien séparées. Lorsque les agendas se croisent et que je dois prendre congé, je dis que c’est pour ma vie parallèle et mes collègues savent très bien à quoi je fais allusion.» A la fin de la rencontre, elle remarque qu’un oiseau a lâché sa commission au milieu de la table. Elle rit. Car c’est la nature.

«Symboliquement, c’était bien que le mandat revienne à une femme»