Encore isolée au centre du plus vaste chantier de Berlin, la nouvelle ambassade suisse est désormais habitée et opérationnelle. L'ambassadeur Thomas Borer et son épouse y ont élu domicile entre Noël et Nouvel An, et depuis le 3 janvier tous les collaborateurs ont pris possession de leurs nouveaux bureaux au No 4 d'Otto-von-Bismarck-Allee, au cœur du pouvoir de l'Allemagne réunifiée.

Le voisin immédiat de Thomas Borer sera, dès ce printemps, le chancelier Gerhard Schröder. De son bureau, l'ambassadeur a tout loisir de mesurer la taille colossale de la nouvelle chancellerie allemande édifiée, devant sa porte, pour accueillir le gouvernement de la République de Berlin. A quelques centaines de mètres au sud se dresse le non moins monumental Bundestag et sa formidable coupole de verre, siège du parlement. L'ambassade de Suisse est encore cernée par deux chantiers pharaoniques: dans son dos se construit la future gare centrale de Berlin, Lehrter Bahnhof, qui doit devenir le plus grand nœud ferroviaire européen; à l'est, les planificateurs berlinois ont prévu de loger le personnel politique de la République (bureau des élus et de leurs collaborateurs) dans deux palais de verre à faire hurler de jalousie les politiciens de milice suisses.

Face à ces réalisations prestigieuses, notre ambassade brille par la modestie de son apport, tout en ne paraissant pas écrasée. Un succès en soi. L'ensemble architectural qui l'héberge est constitué d'un vieux palais berlinois du siècle dernier agrandi d'un cube de béton aux lignes épurées. La restauration du palais et son agrandissement portent les signatures bâloises du bureau Diener und Diener associé avec l'historien de l'art Peter Studer.

Au premier regard, la partie moderne fait un affront au palais. Le cube de béton semble briser l'élégance italienne du palais (colonnes doriques, bas-relief…). A y regarder de plus près, l'architecte a toutefois trouvé une solution heureuse à une équation complexe. La forme rigoureuse et lisse du cube refuse toute allusion à une reconstruction historique. Les architectes ont rajouté au vieil édifice une couche supplémentaire d'histoire, celle de la ville réunifiée. Le palais et sa prolongation contemporaine à l'est sont ainsi traités comme deux parties égales d'un tout. La façade ouest du palais est ornée d'une sculpture monumentale en relief, coulée dans le béton. L'œuvre, signée Helmut Federle, a la fonction d'encadrer le vieux palais dans un ensemble cohérent. Elle constitue une clef de la démarche duale qui se veut emblématique d'un dialogue entre le passé et le présent. Au moins les architectes ont-ils le mérite de respecter, sans concession, l'histoire de l'édifice. C'est leur hommage, tout en finesse, à un patrimoine qui a miraculeusement survécu aux convulsions du siècle (lire ci-dessous).

Le palais restauré sert de résidence au couple Borer (cinq salons pour les réceptions au rez-de-chaussée et un appartement au premier étage). Le deuxième étage, qui loge les bureaux de l'ambassadeur et de ses adjoints ainsi qu'une bibliothèque, est le seul organiquement relié au bâtiment moderne, lequel fait office de chancellerie et héberge tous les services diplomatiques.

Acte de dérision

La restauration de l'intérieur du palais a adopté le parti de respecter strictement le style de l'époque d'origine. Ainsi en va-t-il des étoffes qui tapissent les parois (un rouge bordeaux très soutenu dans la salle à manger, un vert olive dans la salle de bal), des lustres, des rideaux de taffetas, des piliers en marbre à but strictement décoratif et des planchers boisés qui sont tous d'origine. Heureuse audace, le mobilier mélange des pièces de Louis XVI à Jasper Morrison. L'ensemble ne manque pas de charme tout en suggérant une atmosphère quelque peu surannée.

L'enveloppe extérieure du bâtiment moderne frappe par sa couleur étonnamment douce pour du béton. Le ciment a été coloré naturellement et coulé d'une traite (trente heures de travail) pour lui assurer sa teinte homogène virant vers un rouge pêche indéfinissable. L'une des façades est lisse, l'autre percée de hautes ouvertures rectangulaires. La forme compacte de la construction et sa froide géométrie lui confèrent sa perfection. A l'intérieur, des cours se superposent dans l'angle sud-est du bâtiment. Dans les étages, ces cours invitent à plonger son regard vers les chantiers voisins et la ville en perpétuelle transformation. Une installation de Pipilotti Rist fait voler, depuis le toit, un papier toutes les douze minutes à travers cet espace vide. Un acte de dérision à l'égard de l'ordre qui doit forcément régner dans cette maison…

De nombreux visiteurs peineront à s'émouvoir face à cet ensemble architectural. Mais peut-être liront-ils dans une composition à l'esthétique cérébrale – helvétique, oseront dire certains – un message délivré par la Confédération à l'Allemagne: la Suisse, divisée entre pragmatisme contemporain et tradition, aime à cultiver, à l'ombre de son puissant voisin, son identité propre, soit une combinaison de modestie et d'indépendance éclairée.