Privé de son passeport, coincé en Arabie saoudite, un entrepreneur libano-suisse implore Berne d’éviter son extradition vers les Emirats arabes unis, où il risque de finir ses jours en prison, a-t-il expliqué au Temps dans une interview téléphonique.

Khater Massaad, 63 ans, est visé par un mandat d’arrêt de Ras-el-Khaïmah. Le plus petit des Emirats lui reproche des détournements et malversations au détriment de son agence publique d’investissements, RAKIA, dont il était directeur de 2005 à 2010.

Le préjudice atteindrait, selon les autorités de l’émirat, 1 à 1,5 milliard de dollars. L’entrepreneur réfute ces accusations et affirme qu’il a toujours agi avec le plein consentement du souverain local, le cheikh Saud bin Saqr.

Trois mois dans un appart-hôtel

L’affaire met une fois de plus en lumière l’insécurité juridique du Golfe, où la justice est contrôlée par des souverains héréditaires et où les innombrables travailleurs étrangers dépendent du bon vouloir de garants locaux.

Cet automne, Khater Massaad, qui a fait fortune dans les céramiques utilisées pour la construction, a été arrêté en Arabie saoudite, sur mandat d’arrêt des Emirats. Il vit depuis trois mois dans un appart-hôtel de Jeddah. Son passeport a été confisqué et il ne peut quitter le pays.

«Je fais avec, explique l’entrepreneur au téléphone. J’ai évidemment refusé d’être extradé. Les autorités saoudiennes disent à mon avocat ici qu’elles étudient le dossier, mais nous n’avons pas de nouvelles concrètes.»

L’ambassadeur suisse en Arabie saoudite, Heinrich Schellenberg, a déjà rendu visite à Khater Massaad au moment de son arrestation. Mais le Libano-Suisse demande des démarches plus actives de Berne pour empêcher son extradition.

«C’est essentiel que les autorités suisses interviennent, tout le monde me le dit ici. Le gouvernement suisse est très protocolaire, mais on sait que dans certains pays, outrepasser un petit peu le protocole ne dérange pas. Si les autorités suisses peuvent aider, alors qu’elles le fassent, parce que les Etats dans cette partie du monde sont très sensibles à l’opinion publique.»

«Je veux qu’il se mette à genoux»

S’il est extradé, l’entrepreneur craint de finir ses jours en prison après un procès arbitraire. Le cheikh Saud bin Saqr, dont il a longtemps été l’homme de confiance, aurait juré sa perte.

«J’ai encore pas mal d’oreilles là-bas et je sais que le cheikh a dit: je veux que Massaad vienne se mettre à genoux, et ensuite il restera enfermé pour le restant de ses jours.»

Khater Massaad voudrait que la Suisse formule une «demande sérieuse» auprès de l’Arabie saoudite pour le laisser voyager hors du pays. Mais le Département fédéral des Affaires étrangères (DFAE) se montre prudent. Il se borne à confirmer qu’il a assisté son ressortissant dans le cadre de la «protection consulaire». Et ne dit rien d’une éventuelle intervention politique pour libérer Khater Massaad.

Procès équitable

Il faut dire que l’affaire, qui fait grand bruit dans le Golfe, est ultrasensible. Un conseiller de Ras-el-Kaïmah, le canadien Jamie Buchanan, est intervenu auprès de l’ambassadeur suisse dans les Emirats, Maya Tissafi. Il lui a présenté un dossier documentant les malversations dont l’émirat accuse Khater Massaad. Il a aussi assuré qu’en cas d’extradition, le Libano-Suisse – déjà condamné deux fois dans l’émirat – aurait droit à un procès équitable.

Le Libano-Suisse aurait empoché une commission occulte de 500 000 dollars sur son compte à la HSBC de Genève

Dans une plainte déposée à Genève, et complétée début décembre, l’agence d’investissements RAKIA précise ses accusations.

Lors de la vente par RAKIA de l’hôtel Sheraton à Tbilissi, le Libano-Suisse aurait empoché une commission occulte de 500 000 dollars sur son compte à la HSBC de Genève. Et il aurait fait verser, depuis un compte ouvert chez BNP-Paribas, une commission injustifiée de 17,2 millions de dollars à deux hommes d’affaires Géorgiens lors de la revente du port de Poti, sur la mer Noire.

Mais pour l’avocat de Khater Massaad, Alexander Troller, son client présente des «explications rationnelles et complètes pour chacun de ces virements». Selon lui, les 500 000 dollars n’ont rien à voir avec le Sheraton, mais sont liés à l’achat d’un petit avion. Les 17,2 millions sont un dédommagement contractuel pour l’annulation anticipée d’une licence d’exploitation.

Extorquer des aveux

Selon l’avocat, la technique de Ras-el-Khaïmah consiste à pourchasser son client en brandissant des transactions sorties de leur contexte. D’anciens collaborateurs de Khater Massaad ont aussi été emprisonnés dans l’émirat pour leur extorquer des aveux, accuse l’entrepreneur dans une contre-plainte déposée à Genève en février dernier.

Ras-el-Khaïmah, de son côté, assure que son enquête est sérieuse et dénuée de tous motifs politiques. Son gouvernement se dit conscient du «regard porté sur son système juridique» à l’international, ont fait savoir des sources proches de lui.

En Arabie saoudite, une audience concernant l’extradition de Khater Massaad a été fixée le jour de Noël, dimanche 25 décembre.