La réception de petits cadeaux était monnaie courante au sein du corps de la police frontière basé à l'aéroport de Cointrin. Invitations, avantages sur commande de produits hors taxes, montres Piaget, certains fonctionnaires ont accepté ces dons sans sourciller et surtout sans les remettre à leur hiérarchie comme le prévoit le règlement. Dans le cas de G., comme dans beaucoup d'autres, l'enquête n'a pas pu établir de lien direct entre faveurs et services rendus. Les poursuites pour corruption passive ont donc été abandonnées. Restait à juger l'intéressé pour avoir détourné l'argent destiné à «l'arbre de Noël» de cette même police. Reconnu coupable d'abus de confiance, ce Jurassien de 52 ans a été condamné à 12 mois de prison avec sursis par la Cour correctionnelle avec jury à l'issue d'un procès qui a révélé des pratiques pour le moins discutables.

Les contrôleurs de la police frontière ont pour mission de s'assurer de la régularité des papiers d'identité des voyageurs. Ils doivent également vérifier si les personnes ne sont pas recherchées et peuvent délivrer des visas exceptionnels permettant l'entrée de ceux qui en sont démunis. Cette dernière pratique apparemment trop largement utilisée a motivé en 1996 le début d'une large enquête sur les dysfonctionnements au sein de ce corps. Une centaine de «visas de complaisance» ont été accordés sur insistance de diverses personnes appartenant au microcosme de l'aéroport. Le responsable de ce secteur à l'Office fédéral des étrangers ayant minimisé l'importance de ces actes, le procureur général a classé l'affaire sauf pour deux cas qui concernaient des individus recherchés.

C'est dans le cadre de ces investigations que les inspecteurs ont découvert l'existence des cadeaux. Arrestations, inculpations, la machine judiciaire s'est mise en marche mais a rapidement buté sur un flou général. Qui a reçu quoi de qui et contre quoi? A part trois cas qui ne sont pas encore réglés, la preuve d'un pacte de corruption n'a pas pu être apportée. Le fait de recevoir une montre n'est pas interdit. Le fonctionnaire s'expose à une sanction disciplinaire, mais pas à une poursuite pénale, s'il ne verse pas l'objet dans un fond en faveur du personnel. Deux policiers ont été révoqués, dont l'accusé. Un troisième a reçu un blâme et un dernier a été suspendu sans traitement durant deux mois. Selon un inspecteur, les montres étaient généralement offertes par un représentant des Emirats arabes qui avait obtenu la liste des fonctionnaires travaillant à l'aéroport. Cela devait sans doute faciliter l'arrivée de certaines délégations, invitées à passer par un salon d'honneur plutôt que par les guérites réservées au commun des mortels. Cette générosité émanait également d'hommes d'affaires résidant à Genève. Nessim Gaon, qui versait 2500 francs par an pour l'«arbre de Noël», a également expliqué au juge d'instruction avoir fait porter des corbeilles et du foie gras au domicile privé des fonctionnaires. Quant à l'armateur John Latsis, ce dernier a versé 10 000 francs par année toujours pour le fameux sapin destiné à combler de jouets la progéniture des contrôleurs. C'est justement cet argent, soit environ 60 000 francs, qu'a utilisé l'accusé pour organiser le mariage de ses enfants, payer ses dettes fiscales, acheter du fromage et même acquitter les amendes de ses connaissances tout en prétendant les «faire sauter».