Eva vit depuis un moins et demi dans la zone de transit de l'aéroport de Cointrin. Sophie et sa petite fille Malika *, 7 ans, y ont passé autant de temps avant d'être autorisées à entrer à Genève en attendant leur refoulement vers le Nigeria. Toutes trois ont demandé l'asile en Suisse en invoquant des craintes pour leur intégrité physique. Toutes ont été déboutées.

C'est le réseau d'aide aux requérants Elisa qui attire l'attention sur leurs cas: ils sont représentatifs, estime Michel Ottet, l'un des permanents du réseau, d'une évolution préoccupante constatée depuis l'entrée en vigueur en janvier de la nouvelle loi sur l'asile qui porte à 60 jours (au lieu de 15 auparavant) le délai pendant lequel des requérants peuvent être détenus en zone de transit.

Mauvais traitements

Eva est arrivée à Genève le 12 juin, en assez mauvais état: elle souffre de douleurs aux jambes et les doigts de sa main droite ont été amputés de plusieurs phalanges. Musulmane convertie au christianisme, elle était engagée dans un travail d'évangélisation lorsqu'elle a surpris une excision, une pratique en principe interdite mais largement tolérée dans son pays, la Gambie. Menacée par les exciseuses, elle aurait été agressée par des complices à elles armés de machettes et n'aurait sauvé sa vie que grâce à l'intervention d'un tiers. C'est un pasteur de son église qui l'aurait aidée à fuir en Suisse.

«Invraisemblable»

Invraisemblable, a estimé l'Office fédéral des migrations (ODM), qui a rejeté la demande en procédure accélérée: pourquoi des exciseuses auraient-elles attiré l'attention des autorités par une agression alors que leur intérêt est de se cacher?

Invraisemblable a confirmé, sur recours le Tribunal administratif fédéral (TAF), mais pour la raison inverse: les exciseuses n'avaient rien à craindre d'autorités peu actives dans leur lutte contre l'excision, donc pourquoi agresser la requérante?

Selon l'article 21 de la loi sur l'asile, fait valoir Yasmina Sonderegger, la mandataire d'Eva, les personnes qui semblent exposées à des traitements inhumains dans leur pays doivent être admises comme requérants en Suisse. Celles qui, comme Eva, se présentent à la frontière avec des marques de torture remplissent a priori cette condition, estime-t-elle, et devraient bénéficier d'un examen approfondi de leur cas.

Cela leur offrirait notamment l'accès à un médecin, ce qu'Eva n'a pas eu malgré une souffrance psychique manifeste. Aucune expertise n'a été faite de ses blessures pour déterminer leur compatibilité avec son récit.

Menace d'excision

Sophie est Nigériane, elle aussi chrétienne. Le père de Malika a voulu l'exciser et aurait menacé Sophie de mort si elle tentait de s'y opposer. Mère et fille se sont enfuies, direction le Canada. Elles ont été retenues à Kloten, où leurs faux papiers n'ont pas convaincu et ont été refoulées sur Genève où elles avaient transité.

La menace d'excision est un motif d'asile, a confirmé Eveline Widmer-Schlumpf en réponse à une question de la conseillère nationale genevoise Maria Roth-Bernasconi, si l'Etat concerné ne prend pas des mesures effectives pour lutter contre cette pratique

L'ODM et le TAF ont toutefois estimé que le récit de Sophie ne justifiait pas l'octroi de l'asile. Les menaces du père de Malika n'ont pas été prouvées, le Nigeria compte des régions libres d'excision et de nombreuses ONG actives contre cette mutilation.

Enfin le TAF a relevé la présence dans les affaires de Sophie d'un ticket de caisse émis à Genève à une date antérieure à la celle où elle dit y être arrivée.

Pas entendue

Sophie n'a jamais été interrogée sur ce point, relève Thao Pham, sa mandataire. Elle a donc été privée de la possibilité de donner une explication toute simple - le ticket se trouvait au fond d'un sac abandonné qu'elle a récupéré pour y mettre ses affaires - sur un point important retenu contre elle.

Là encore, plus que le fond de la décision, c'est la manière qui suscite la colère d'Elisa. La procédure accélérée à l'aéroport n'était pas adaptée, fait valoir Michel Ottet. Un examen approfondi des menaces pesant sur Sophie aurait été nécessaire. D'autant plus que le HCR recommandait, dans une prise de position dont il n'a pas été tenu compte, de ne pas la renvoyer au Nigeria.

Plus de détenus

A l'ODM, le porte-parole Jonas Montani n'entre pas dans le détail des deux dossiers mais souligne que les motifs invoqués par les deux femmes ont été rejetés en raison de leur peu de vraisemblance. Il n'était donc pas question de leur accorder la protection prévue à l'article 21, argumente-t-il. Il conteste l'existence d'un problème propre à l'application des nouvelles dispositions et fait valoir que l'usage à la procédure accélérée en aéroport n'a pas augmenté depuis le début de l'année.

Le nombre de personnes retenues en zone de transit à Cointrin, lui, a pris l'ascenseur. Trente-deux personnes actuellement, là depuis un à 50 jours, 15 en moyenne. Logées dans deux dortoirs exigus, l'un pour les hommes, l'autre pour les femmes. Avec parfois des enfants comme Malika.

* Prénoms fictifs.