Même Laurent Moutinot est inquiet. «Il se pourrait que les intérêts des Services industriels de Genève, et donc ceux des Genevois en tant que consommateurs, aient lourdement à pâtir du comportement d'Eric Stauffer.» C'est l'un des motifs que le président socialiste du Conseil d'Etat a avancé hier pour expliquer la salve gouvernementale contre l'élu au Grand Conseil et administrateur MCG aux SIG, soit l'ouverture d'une enquête administrative à son égard. Au terme de la procédure, deux possibilités: Eric Stauffer se trouve confirmé dans son mandat d'administrateur des SIG, ou il est révoqué.

La perte de confiance d'EOS

Les griefs des SIG à l'égard de l'homme à la double casquette ne sont pas neufs: cela fait plus d'un an qu'il est soupçonné par la régie de violer ses devoirs de fidélité et de réserve. Mais la goutte qui a fait déborder le vase, explique Laurent Moutinot, c'est le fait qu'«Energie ouest suisse (EOS) considère que les SIG ne sont plus un actionnaire comme un autre». Le Temps a tenté de joindre EOS hier, en vain. Mais, selon nos informations, le président du conseil d'administration, Dominique Dreyer, a carrément écrit aux SIG pour leur signifier qu'il n'enverrait plus certains documents stratégiques, de peur qu'ils ne se retrouvent sur la place publique.

«Quand l'un des partenaires commerciaux fondamentaux dit aux SIG qu'il ne les trouve plus fiables, cela ne va plus! On ne peut pas rester sans réagir», affirme le président du Conseil d'Etat. Rappelant que seul le gouvernement peut décider d'une éventuelle révocation. Selon la loi sur les SIG, régie publique autonome placée sous la haute surveillance du gouvernement, «le Conseil d'Etat peut en tout temps révoquer l'administrateur pour de justes motifs. Est notamment considéré comme tel le fait que, pendant la durée de sa fonction, l'administrateur s'est rendu coupable d'un acte grave, a manqué à ses devoirs ou est devenu incapable de bien gérer.» De mémoire de chancelier, il n'existe aucun précédent.

Dans un arrêté daté d'hier, le Conseil d'Etat invite les SIG à livrer leurs observations d'ici au 10 novembre, et prie Eric Stauffer de «présenter au Conseil d'Etat sa détermination, dans un délai qui sera fixé ultérieurement». Selon Laurent Moutinot, l'administrateur sera fixé sur son sort «fin 2008, ou tout début 2009».

Une longue guerre

La guerre entre les SIG et Eric Stauffer avait commencé avec les attaques de l'élu MCG contre la politique de rémunération des SIG, en 2007: il avait dénoncé avec virulence les bonus princiers touchés par les dirigeants de la régie. Dans ce contexte, les SIG s'étaient plaints auprès du Conseil d'Etat, affirmant qu'Eric Stauffer «avait violé de façon répétée ses devoirs d'administrateur, soit le secret de fonction et ses devoirs de fidélité à l'égard de l'entreprise», relève le Conseil d'Etat dans son arrêté.

L'homme a ensuite consacré toute son énergie à lutter contre la venue des déchets napolitains à Genève: «On ne peut pas jouer avec la santé de la population comme le font le gouvernement genevois et les Services industriels qui accueillent les ordures napolitaines dans le seul but économique», affirmait-il. Usant d'une argumentation différente, les autres partis s'étaient aussi opposés à l'importation des ordures.

En août 2008, Eric Stauffer se lançait dans un nouveau combat, intitulé dans un communiqué du MCG: «SIG ou le milliard volé aux Genevois». Il s'en prenait «aux 30% d'augmentation des tarifs d'électricité en à peine un an». Récemment encore, l'administrateur a attribué aux SIG le versement prétendument indu de 74 millions à Gaznat en 2000, et de 100 millions pour redresser EOS, «flouant» ainsi les citoyens. Des propos qui ont suscité l'ire d'Alberto Velsaco, élu socialiste et également administrateur aux SIG, qui a réclamé dans l'enceinte du Grand Conseil la révocation d'Eric Stauffer. Quant au Conseil d'Etat, il estime dans son arrêt que ces fréquentes attaques sont susceptibles de porter atteinte à l'image de l'entreprise et à ses intérêts économiques.

«Pas de soumission hiérarchique»

Visiblement énervé, Eric Stauffer fulminait hier: «On me reproche d'avoir fait mon travail de député avec succès!» Rappelant qu'il est à l'origine de la réduction de la rémunération du président des SIG, et s'attribuant le mérite d'avoir empêché l'importation des déchets napolitains. «Je ne vois pas en quoi j'aurais manqué à mon devoir de loyauté. En tout cas pas vis-à-vis d'une entreprise publique qui a perdu la notion de service public. Je ne me suis jamais exprimé en ma qualité d'administrateur des SIG, mais toujours avec mon titre de député», souligne-t-il.

Dans un communiqué, le MCG condamne «l'intimidation du Conseil d'Etat envers le député Eric Stauffer». Et affirme que «le Conseil d'Etat genevois a pris une décision très grave, visant à faire taire cet élu du peuple». Pour le MCG, pas de doute: Eric Stauffer «n'est pas dans un rapport de soumission hiérarchique. En agissant ainsi, le Conseil d'Etat viole le principe démocratique de la séparation des pouvoirs et commet une grave faute politique.»