Reportage

Colère radioactive dans le Weinland zurichois

Dans la région viticole du Weinland zurichois, pressentie pour accueillir les milliers de mètres cubes de déchets radioactifs de toute la Suisse, se tisse depuis plusieurs années l'opposition au nucléaire

Jürg Rasi, agriculteur à Marthalen, dans le canton de Zurich, attend le verdict des urnes sur l’initiative «Sortir du nucléaire» avec impatience. Il espère que les Suisses diront «oui» ce dimanche, même si le résultat de la votation, quel qu'il soit, ne changera rien à son problème: un jour, dans un avenir encore lointain, les milliers de mètres cubes de déchets radioactifs accumulés en Suisse devraient finir enfouis sous son champ.

La décision finale n’est pas encore arrêtée mais, à ce stade, c’est ce coin viticole du Weinland zurichois que la Société coopérative nationale pour le stockage de déchets radioactifs (Nagra) a sélectionné. Un second lieu est pressenti, à Bözberg, à l’est de la chaîne jurassienne, en Argovie. Ces deux sites pourraient accueillir, à plusieurs centaines de mètres sous terre, aussi bien des résidus moyennement radioactifs que des déchets hautement contaminés.

L’agriculteur dissident de l’UDC

Et si un «oui» à l’initiative des Verts devait avancer la création du dépôt d’entreposage souterrain des déchets radioactifs? Qu’importe, aux yeux de Jürg Rasi, «la Suisse doit en priorité cesser de produire des déchets qu’elle ne peut éliminer. Nous devons arrêter de placer nos intérêts économiques avant notre sécurité», dit-il. Il ne se fait pas d’illusion, pourtant: à Marthalen, comme dans les villages alentours, il s’attend à voir la population refuser d’accélérer la sortie du nucléaire. «Nous sommes dans une région profondément bourgeoise, un fief de l’UDC. La plupart des gens, ici, ne sont pas critiques à l’égard de l’atome», explique-t-il.

Dans ce bastion de la droite, s’opposer au stockage de déchets nucléaire vous place vite dans la catégorie de «militant gauchiste», dit Jürg Rasi. Il en sait quelque chose, lui qui était membre de l’UDC. Le paysan a rompu avec sa formation politique au moment de s’engager contre ce projet de caverne aux déchets radioactifs, en 2014. «J’ai réalisé que ni ce parti, ni le gouvernement ne soutiendront les habitants concernés. Comment pourrait-il en être autrement, alors que le Conseiller d’Etat zurichois UDC Markus Kägi siège au conseil d’administration d’Axpo et que les centrales appartiennent aux cantons?»

«Nous devrions pouvoir voter»

Il reproche à la procédure de sélection des sites destinés aux déchets par la Nagra, une coopérative privée financée par les producteurs d’énergie, son manque de transparence. «Je ne comprends pas comment l’UDC, qui prétend défendre la démocratie, peut soutenir une pratique si peu démocratique. La population concernée devrait au moins pouvoir voter sur un sujet aussi sensible». A défaut de pouvoir se prononcer, la population locale est représentée au sein d’une conférence régionale, composée de représentants de communes, de groupes d’intérêts et d’habitants de la région. Mais pour Jürg Rasi, il ne s’agit que d’un alibi.

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Alors, avec trois paysans des villages voisins, il a créé la communauté d’intérêt «IG Kein Endlager im Weineland», qui compte aujourd’hui 200 membres. Leur plus gros coup remonte à 2014, lorsqu’ils ont réuni 40 d’entre eux sur leurs tracteurs, pour protester à grand renfort de klaxons contre une séance d’information organisée par l’Office fédéral de l’énergie, la Nagra et l’Inspection fédérale de la sécurité nucléaire.

Les agriculteurs anti-atome refusent que le nom de leur région ne soit à jamais associé aux déchets nucléaires, au risque de nuire au commerce des produits cultivés sur ces terres. Et ils mettent en doute la sécurité de l’infrastructure prévue: «nous ne pouvons pas croire que ce stockage de déchets radioactifs n’ait aucune influence sur l’environnement, ni exclure un accident, comme c’est déjà arrivé ailleurs dans le monde. Là où travaillent des humains, il peut toujours y avoir une erreur», ajoute Jürg Rasi.

Le médecin anti-atome: «nous devons surveiller la Nagra»

A Marthalen, l’opposition au nucléaire a un autre visage bien connu, celui du médecin Jean-Jacques Fasnacht. Lui aussi espère un «oui» dimanche: «Plus on attend, plus il y aura de déchets sous nos pieds». A 20 ans, alors qu’il était encore étudiant en médecine, il protestait déjà devant la centrale de Mühleberg. Entre-temps installé à Benken, village voisin de Marthalen, son combat l’a rattrapé malgré lui. Lorsqu’il apprend que les déchets radioactifs pourraient finir sur le pas de sa porte, il crée une association d’opposants, qui a depuis fait des émules en Suisse. Président de la section suisse de l’Association internationale des médecins pour la prévention de la guerre nucléaire, ce père de six enfants, quatre fois grand-père à 65 ans, se sent porté par une «responsabilité» à l’égard des générations futures.

«La Suisse doit assumer son péché originel, la création de la première centrale nucléaire, et entreposer ses déchets chez elle, dit-il. Mais cela ne signifie pas que la population doit se contenter de hocher la tête à ce que dit la Nagra. En tant que citoyens, nous devons observer ce processus de très près». Le médecin redoute que les exploitants des centrales, manquant de moyens financiers, ne fassent des concessions sur la qualité des infrastructures de stockage. «Certains affirment que le problème de l’enfouissement des déchets radioactifs est réglé: c’est faux!».

Le risque de l’érosion glaciaire

Selon le spécialiste du nucléaire Walter Wildi, professeur honoraire à l’Université de Genève, la région du Weinland zurichois présente un risque en raison de l’érosion glaciaire au cours des 100 000 ans à venir: «Les déchets pourraient être déplacés et laisser échapper les substances radioactives, ce qui ferait de la Suisse une terre inhospitalière au coeur de l’Europe», explique le géologue, qui a présidé le groupe de travail sur le stockage de déchets en Suisse, ainsi que la commission fédérale de sécurité nucléaire.

Les sites destinés à abriter des déchets radioactifs ont été sélectionnés pour leur absence de ressources (gaz, pétrole, etc.) et leur composition géologique: l’argile à Opalinus donne un caractère imperméable au sol, propice à accueillir cette masse indésirable. Mais n’existe à ce jour aucune expérience d’enfouissement de déchets hautement radioactifs dans un sol de cette nature. Walter Wildi n’exclut pas qu’un jour, on arrive à la conclusion que la Suisse ne dispose pas de site adapté au dépôt des déchets radioactifs.

Ce que conteste Markus Fritschi, chef du programme d’entreposage auprès de la Nagra: «Il est d’ores et déjà prouvé qu’en Suisse, nous disposons des conditions adéquates pour stocker les déchets nucléaires dans des dépôts en couches géologiques profondes. C’est l’opinion de la communauté scientifique internationale», affirme-t-il. S’il n’existe pour l’heure aucune expérience concrète, la Suisse observe en de près les recherches menées en France à Bure, où l’Agence française pour la gestion de déchets radioactifs étudie la possibilité d’un dépôt en couches géologiques profondes. Le site français devrait entrer en service d’ici 2030.

Pas de caverne à déchets nucléaires avant 2050

Markus Fritschi se montre confiant: le résultat de la votation ne changera rien aux plans de la Nagra. D’ici le début de l’année prochaine, l’inspection fédérale de la sécurité nucléaire évaluera la possibilité de sélectionner un troisième lieu de stockage, comme le réclament les cantons. En 2018, le Conseil fédéral devrait décider quels sites feront l’objet de travaux d’exploration et de préparation du sol.

Ce n’est qu’en 2029 que le gouvernement prendra une décision définitive sur le lieu où seront enterrés les déchets. Le parlement devrait quant à lui se prononcer d’ici 2030. Pendant ce temps, les rejets des centrales nucléaires suisses continueront à être stockés dans un entrepôt en surface, à Würenlingen, en Argovie. La mise en service du dépôt souterrain n’est pas attendue avant 2050-2060. Pour autant qu’il voie le jour. Un référendum facultatif pourrait se tenir en 2031.

Jürg Rasi, quant à lui, ne perd pas l'espoir de voir se renverser la vapeur. Il souhaiterais que les autorités envisagent d’envoyer ses déchets radioactifs dans d’autres contrées, comme en Russie. «Cela pose un problème éthique, concède-t-il. Mais il existe ailleurs des sites bien plus sûrs que la Suisse. Entre l’éthique et la sécurité, que faut-il choisir?». Ce n’est pourtant pas une option, souligne Markus Fritschi: la France, la Finlande ou la Suède excluent légalement la possibilité d’accueillir les déchets radioactifs d’autres pays. Quant à la Suisse, elle s’est engagée à traiter ses propres déchets sur son territoire.

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