Toute rajeunie, la Bahnhofstrasse. Ce jeudi, premier jour de l'intervention en Irak de la coalition internationale, 5000 manifestants, principalement collégiens, protestent en pleine rue chic zurichoise. Fraîches gamines drapées d'un rainbow flag; sigles pacifistes dessinés au feutre de couleur sur leur peau de pêche; breloques orientales autour du cou: Valeria, Anja et Hannah sont venues toutes les trois crier «peace» sur la Paradeplatz et passer leur pause de midi au soleil, sur les escaliers de la Hauptbahnhof. Certes, «Saddam doit s'en aller», disent-elles en chœur, mais «sans guerre, car personne n'a le droit de décider de la vie ou de la mort d'un autre». Jeudi soir encore, ils étaient 6000 à défiler dans les rues du chef-lieu zurichois.

Même combat à Bâle, à Olten et à Winterthour. A Berne, 15 000 manifestants, selon le Blick, et 3000 le soir. Marcel, apprenti bernois, tient dans ses mains la pancarte qu'il a lui-même dessinée: «Make love not war», et, sous le slogan, George Bush qui reçoit les faveurs viriles de Saddam Hussein. Voici ce qu'on pouvait voir dans la presse alémanique vendredi, un jour après «la plus grosse manifestation de tous les temps», selon le Blick toujours.

Au-delà des expressions parfois sottes ou des slogans simplificateurs de la foule, l'énorme succès des manifestations de jeudi a dévoilé au pays tout entier l'excellent niveau de réactivité politique de la jeunesse helvétique. Pas un collège, pas une salle de classe en Suisse où l'intervention en Irak n'ait provoqué des débats, des réactions et, souvent aussi, des problèmes de conscience. «J'ai décidé de ne pas continuer la manifestation et de rentrer en cours l'après-midi, explique Lionel, 16 ans et élève au Collège Calvin, à Genève. J'avais trop séché.» La réaction des professeurs? Pas très bonne selon lui. «Mon prof de dessin m'a dit: vas-y, mais tu devras rattraper le cours, tandis que ma prof d'italien s'est montrée plutôt réticente. De toute façon, nous étions peu à Calvin à venir manifester, trois ou quatre dans ma classe, seulement.» La situation semblait plus claire à Zurich et à Berne, où les directeurs de collège ont tout bonnement libéré les élèves de 10 à 14 heures.

Comment une manifestation de 15-18 ans s'organise-t-elle? Par SMS principalement, et par le Net. A Zurich, une première manifestation spontanée s'est déroulée le 15 mars. Le plus gros de la foule a été averti par le biais de son téléphone portable. Celle de jeudi était moins spontanée. Preuve en est: le matin comme le soir, la foule a été suivie par des camionnettes de syndicats – drapeaux et stands bien préparés à l'avance – ou précédée d'un ou deux politiciens, bien en vue. Pas de gros risque d'embrigadement pourtant, car la jeunesse reste fortement apolitique. «Je ne me suis pas rendu dans la rue pour suivre une idée politique ou défendre une idéologie, mais pour faire entendre ma voix contre la guerre, contre le fait de tuer des populations innocentes, ça n'a rien à voir avec la gauche ou la droite», tempête Beat, 17 ans, collégien zurichois. «C'est important que le monde voie que les jeunes sont contre la guerre, continue Lionel. Le seul problème à la manif, ce sont les slogans, parfois complètement naïfs: «Pas de sang pour du pétrole», ou «Boycottons l'Amérique». Qui peut croire à des choses pareilles? Je serais à poil si je devais boycotter les habits américains!»

Lucide, la jeunesse antiguerre? Pas toujours, surtout lorsqu'il faut accepter les avis divergents. Oublions l'affaire de l'ado qui a montré, au milieu de la manifestation, son tee-shirt pro-américain et s'est fait ensuite malmener par la foule. Intéressons-nous à un cas moins provocateur. Kelly Etienne est d'origine américaine, et étudie au Collège Calvin de Genève. En classe, elle a toujours exprimé son avis clairement: elle ne veut pas forcément que l'Amérique tue des gens, mais elle trouve cette guerre légitime. Elle a pourtant été victime d'un racisme qui, s'il n'avait pas été anti-américain, aurait été sévèrement puni. «Je me suis fait traiter, à plusieurs reprises, de saleté d'Américaine par mes copains de classe. Je crois qu'ils ne m'écoutent même pas. Ils se disent contre la guerre, mais je ne pense pas vraiment qu'ils soient non-violents. Ils ne savent rien du système américain et se permettent de l'injurier. Moi, ça ne me blesse pas vraiment, car j'exprime clairement ce que je pense.» A sa façon de parler, phrases construites et pensées claires, on remarque assez vite l'intelligence particulière de Kelly Etienne. Sur l'intervention en Irak, elle a d'ailleurs dû se forger elle-même un avis. «Ma mère est contre la guerre, mais mon père soutient le gouvernement américain. Pour choisir, je me suis renseignée, j'ai lu les journaux. J'ai remarqué surtout que la presse européenne est souvent trop simplificatrice et ne reflète pas le débat aux Etats-Unis. Je crois sincèrement qu'elle est mal informée.»