Dans les rues des villes romandes, la moyenne d'âge des manifestations a baissé. Que ce soit à la fin janvier, dans les frimas de févier ou mercredi dernier, les mobilisations contre la guerre en Irak ont fait défiler un nombre impressionnant d'étudiants du secondaire, voire d'écoliers plus jeunes encore. Et, alors que plusieurs actions sont annoncées ces jours – «débrayage» lancé par les syndicats ce vendredi, manifestations à Sion et à Neuchâtel, etc. –, les lycéens ne semblent pas près de baisser les bras.

La menace qui gronde provoque «une prise de conscience», résument des collégiens. Ils furent ainsi quelques milliers à Lausanne et à Genève le 5 mars, et auparavant, lors d'un rassemblement national, une bonne centaine de jeunes Neuchâtelois déferlaient sur la Berne fédérale. Ces manifestations constituent une première pour de nombreux jeunes, ce qui se remarque. Les banderoles sont bricolées, les participants ignorent le nom du mégaphone – «comment ça s'appelle, vous savez, les haut-parleurs, quoi», s'informe une gymnasienne lausannoise –, la contestation prend des allures gavroches assez éloignées des rituels des vieux briscards de la rue.

La génération Loft Story battant les pavés: des anciens ricaneront. Mais l'intérêt semble réel. Etudiante aux Arts décoratifs de Genève et militante du Groupe pour une Suisse sans armée (GSsA), Camille sourit: «Je n'ai jamais eu autant de facilité à distribuer des tracts dans les écoles. On me remercie quand je tends un papier.» Les formes de mobilisation sont à l'image de l'époque: diverses, spontanées et usant d'Internet pour mieux se propager, comme cette cérémonie des bougies allumées sur les balcons le 9 mars. Dans les deux grandes villes lémaniques, les lycéens ont organisé leur manifestation d'une façon inédite: ils sont venus en classe au début des cours, puis les ont quittés abruptement pour rejoindre les défilés. Ainsi, ils ne passaient pas pour des tire-au-flanc et, surtout, ils comptaient sur l'impact de leur départ pour emporter quelques camarades avec eux. Spontanés, mais pas ignares en stratégie.

Ces militants improvisés ne sont pas non plus insensibles à la récupération par des partis politiques qui s'empressent de se greffer sur ces défilés de chair fraîche. A Lausanne, où le mouvement était lancé par les étudiants de la Cité, les gymnasiens se sont démarqués du cortège officiel. «On entendait des slogans anti-américains ou anti-G8, c'était hors sujet, on n'était pas venus pour cela», note une étudiante du Gymnase de Chamblande, à Lausanne. De même, si la guerre venait à être déclarée, les lycéens ont d'ores et déjà décidé de commencer leur marche sur une autre place et à une autre heure que la manifestation «officielle»: ils partiront à midi de la place de l'Europe – au seuil du quartier branché du Flon, au demeurant –, contre 17 h à Saint-François pour les aînés.

A Genève, les structures elles-mêmes diffèrent. A la «coalition anti-guerre» qui fédère associations et partis s'ajoute un collectif «No War» créé par les collégiens. De retour de vacances académiques, les étudiants universitaires reconnaissent que ce sont leurs cadets qui mènent la danse. Certains d'entre eux sont néanmoins politisés. Ainsi, Aurélien, étudiant du Collège Claparède, qui se dit «très marqué à gauche». Dans son école, il avait créé un mouvement pour s'opposer à la dernière initiative de l'UDC sur le droit d'asile, le «GroupUscule révolutionnaire», qui compte «dire l'horreur que porte en son sein le libéralisme». Pas tendre. Mais il ménage néanmoins ses camarades: «Nous sommes contre toute récupération, et je ne veux pas faire de prosélytisme. Nous cherchons plutôt une nouvelle forme de militantisme, qui puisse durer.»

Observateur bien placé, Tobias Schnebli, du GSsA Genève, acquiesce: «Ce mouvement de collégiens est nouveau. Ils ont leur propre fonctionnement, ils sont moins structurés, mais pas moins actifs, et ils se montrent méfiants à l'égard des formations établies. En fait, la sensibilité de cet enjeu dépasse les structures ordinaires, qui ne peuvent pas les faire entrer dans leurs cadres.» A Neuchâtel, David L'Epée, président du Parlement des jeunes, va dans le même sens. Le GSsA local a même dû créer un collectif ouvert à tous afin de ne pas décourager les nouveaux enthousiasmes que les sigles découragent.

A Chamblande, Olivier Maendly, enseignant en économie et droit et ancien député, relève: «Les réactions en classe avaient déjà été fortes au moment de l'accession de Le Pen au deuxième tour de la présidentielle française. Des questions d'identité et de citoyenneté ont intéressé les étudiants, surtout que nous avons de nombreuses nationalités. Ces temps, nous sentons une demande diffuse de culture politique, et une demande d'explications.»

Quant à savoir si cet éveil sera durable, rien n'est moins sûr. «Trop tôt pour le dire», tranche Camille. David L'Epée se hasarde à un pronostic: «Au niveau international, de tels mouvements n'ont pas eu lieu depuis le Vietnam. C'était alors pendant la guerre, non avant. Si le conflit en Irak est déclaré, cela ne pourra aller qu'en grandissant.» Les lycéens y ont déjà pensé. Ils songent à une caravane convergeant sur Berne, grossissant en chemin de renforts brandissant les calicots pour la première fois.