Le 5 juillet 1908, le peuple décida à une grande majorité d'interdire la «morphine des poètes»

L'émotion était au rendez-vous. La campagne qui aboutit à l'interdiction de l'absinthe en juillet 1908 naquit de l'indignation populaire générée par les meurtres d'un certain Jean Lanfrey. Ce citoyen français avait, en 1905, à Commugny près de Genève, massacré sa femme enceinte et ses deux filles, avant de se donner la mort. L'absinthe fut rapidement jugée responsable de ce crime odieux. Même si ledit Lanfrey avait semble-t-il également avalé ce jour-là une crème de menthe, un cognac et plusieurs verres de vin pour arroser son repas…

Le 15 mai 1906, le pouvoir législatif du canton de Vaud décida de voter l'interdiction de l'absinthe. Genève envisagea de faire de même un peu plus tard, après une sordide affaire de femme massacrée à la hache par un mari imbibé de fée verte. Pendant ce temps, un comité de personnalités choquées par le drame de Commugny réussit à faire aboutir, avec 167 814 signatures, une initiative demandant d'inscrire l'interdiction de l'absinthe dans la Constitution.

La campagne qui s'ensuivit fit rage; elle se déclina notamment sur le thème «Pernod fils, perd nos fils!». L'absinthe fut accusée de tous les maux. Quelques années plus tôt, le docteur parisien Valentin Magnan écrivit: «Dans l'absinthisme, le délire hallucinatoire est des plus actifs, des plus terrifiants […]. Un syndrome plus grave accompagne ces symptômes: tout d'un coup, l'absinthique s'écrie, devient blême, perd conscience et tombe; ses traits se contractent, la mâchoire se serre, les pupilles se dilatent, les yeux se retournent, les membres deviennent raides, un jet d'urine s'échappe, et des gaz et des défécations sont brutalement expulsés.» Il ajouta: «Les yeux se convulsent, la mâchoire grince et la langue projetée entre les dents se fait mâcher; la salive mêlée au sang couvre les lèvres, le visage rougit, tourne au mauve et gonfle, les yeux pleins de larmes sortent des orbites, la respiration se fait bruyante. […] Puis, le sphincter se relâche et les évacuations salissent l'homme malade.»

C'est dans cette ambiance de chasse à la sorcière à la fée verte que le 5 juillet 1908, 63,5% des Suisses se prononcèrent pour l'interdiction de l'absinthe, contre l'avis de la Régie fédérale des alcools et malgré l'appel à la raison des opposants. Seuls deux cantons s'y étaient opposés: Genève et Neuchâtel. La boisson fut formellement interdite le 7 octobre 1910.

La «morphine des poètes» n'a été réhabilitée que le 1er mars 2005, avec la levée officielle de son interdiction.