Le Temps: Ne craignez-vous pas d'attiser l'antisémitisme en dénonçant «l'industrie de l'Holocauste»?

Norman Finkelstein: Je ne serais pas honnête si je prétendais que ce danger n'existe pas, mais je pense que l'industrie de l'Holocauste est devenue le principal vecteur d'antisémitisme en Europe. Pour combattre l'antisémitisme, il faut dénoncer ces prophètes de l'Holocauste. Des gens comme Edgar Bronfman ou Israël Singer (membres du Congrès juif mondial, n.d.l.r.) n'ont pas de vrai mandat, ils se drapent dans le manteau des victimes de l'Holocauste, mais les organisations de survivants parlent d'eux en termes si durs que je ne peux les rapporter.

– Mais les pressions exercées contre la Suisse n'ont-elles pas conduit à une relecture positive de l'histoire du pays?

– Je suis d'accord, et je tire mon chapeau aux Suisses pour le travail accompli, pour leurs rapports qui sont du plus haut standard moral. Je refuse en revanche que les Etats-Unis leur demandent des comptes alors qu'ils n'en demandent pas à leurs propres banques. Que dirait-on si les Allemands venaient juger les Américains pour le massacre des Indiens avant d'avoir examiné leur responsabilité dans l'Holocauste? Il y a là-dedans quelque chose de grossièrement hypocrite. Bien sûr que la Suisse bénéficie de ce processus de réexamen du passé, mais les Etats-Unis en profiteraient aussi.

– Vous remettez en question le caractère unique de l'Holocauste, mais le génocide juif n'a-t-il pas une signification particulière dans l'histoire?

– Je ne mets pas en question ce caractère unique, mais le fait de mettre l'Holocauste dans une catégorie séparée des autres souffrances humaines. Tout événement historique possède des traits uniques. Comparer et contraster ces événements, c'est une procédure normale en histoire, mais le point de départ de l'industrie de l'Holocauste est: «Ne comparez pas.» Mes parents ont protégé leur humanité des horreurs qu'ils ont vécues, ils sont restés sensibles à la souffrance des autres, c'est pourquoi je veux régler mes comptes avec cette horrible industrie qui a défiguré leur mémoire.

– Quelles sont les réactions à votre livre aux Etats-Unis?

– En Grande-Bretagne, le livre a provoqué un énorme débat, alors qu'il a été accueilli par un silence assourdissant aux Etats-Unis. Il y a eu une critique dimanche dans le New York Times. Ils ont tué le livre. Même Mein Kampf, quand il est sorti en 1938 aux Etats-Unis, a eu droit à une meilleure critique.

Propos recueillis par Sy. B.