C'est a priori un no man's land. Une tranchée à peine vallonnée où cohabitent sans véritable délimitation bosquets forestiers et cultures agricoles. La combe Vâ Tche Tchâ. Entre Courtedoux, Chevenez et Bure, en Ajoie. Le site n'a aucun charme. Il en aura encore moins à l'avenir: le tronçon Porrentruy-Boncourt de la Transjurane à réaliser le transformera en immense chantier.

C'est pourtant un carrefour de l'histoire et du temps. Et quelle histoire! Un livre de 152 millions d'années. Au même endroit, sur à peine un hectare, paléontologues et archéologues ont découvert des vestiges de dinosaures, de mammouths, d'hommes de Neandertal et de voie romaine.

L'échelle chronologique

Avant d'emprunter la machine à remonter le temps, le chef du Service d'archéologie et de paléontologie du Jura, François Schifferdecker, appelle les visiteurs à éviter les confusions chronologiques. «Ne pas mélanger millions et milliers d'années», avertit-il.

Le paléontologue Jacques Ayer s'est amusé à ramener l'histoire de la combe Vâ Tche Tchâ à l'échelle d'une année. Les dinosaures, qui y vivaient il y a 152 millions d'années, occupent la case du 1er janvier. L'homme de Neandertal qui y a chassé il y a 100000 à 80000 ans, a droit à une place le 31 décembre, à 18h45; le mammouth (-30000 ans environ) à 22h15, et les Romains 6 minutes 30 avant minuit.

La plage aux dinosaures

La rigueur scientifique fait place à l'émotion lorsque Jacques Ayer, tel un conteur, raconte la combe Vâ Tche Tchâ. «Il y a 152 millions d'années, commence-t-il face aux yeux écarquillés de ses auditeurs, nous aurions été ici sur une plage tropicale, à quelques dizaines de mètres d'une mer peu profonde et chaude, 27 à 28 degrés. Comme aux Bahamas. Pas de montagne à l'horizon, sinon le Massif central au sud-ouest.»

Une plage de sable blanc, survolée par des reptiles volants, les ptérosaures, maîtres du ciel. Sur le sol et dans l'eau, des tortues, des requins, des crocodiles et, bien sûr, des troupeaux de dinosaures.

Depuis 2002 qu'ils fouillent le terrain où passera la Transjurane en Ajoie, les paléontologues ont trouvé cinq gisements de traces de dinosaures, dans des sites visités par plusieurs dizaines de milliers de curieux: Sur Combe Ronde, Tchâfouè et le Sylleux. Des milliers de traces de pas, un formidable réseau de pistes sur une surface d'à peine quelques kilomètres. Partout, des traces de pas de sauropodes, ovales d'un diamètre de 20 à 70 centimètres pour les pattes arrière, en forme de demi-cercle pour les pattes antérieures. Empreintes laissées à l'époque dans une boue calcaire, protégées par un sédiment très fin qui a durci entre les marées.

Les sauropodes sont des dinosaures herbivores quadrupèdes à long cou et longue queue, pouvant atteindre 4 mètres au bassin pour une longueur totale de 20 mètres. Leur vitesse de locomotion est estimée à 3 km/h.

Silex de Neandertal

«Faisons un saut de 151 millions et 900000 ans», reprend Jacques Ayer. Juste à côté de la dalle d'empreintes de dinosaures, les archéologues ont trouvé des silex, utilisés par l'homme de Neandertal, «vieux de probablement 100000 à 80000 ans», précise Jean Detrey.

«L'océan avait disparu, le climat s'était un peu rafraîchi, mais pas trop, on est encore bien loin de la dernière époque glacière qui a culminé il y a 22000 ans», note Jacques Ayer.

Le néandertalien était selon toute vraisemblance à la chasse près de Courtedoux, dans un paysage de steppes et de bosquets. Chasse aux rennes, aux cerfs.

La période de Neandertal est bien connue des scientifiques jurassiens: ils ont fouillé et étudié plusieurs campements, notamment à Alle, où se trouvaient un débit de silex et un atelier de fabrication d'outils.

Défenses et molaires de mammouths

«Il y a 30000 ans, le climat s'est cette fois franchement refroidi, les glaces s'étendent sur l'Europe, poursuit Jacques Ayer. Ici, plus de forêt, mais une vaste plaine herbacée aride, le paradis du mammouth.»

Le modèle karstique du plateau d'Ajoie et de la combe de Vâ Tche Tchâ est constitué de nombreuses dépressions circulaires, les dolines, ou emposieux. Elles ont fonctionné comme pièges naturels pour les ossements de mammouths et de grands mammifères de l'époque, comme les rhinocéros laineux.

«Contrairement à ce qu'on croit parfois, les mammouths ne sont pas tombés de leur vivant dans la doline. Ce sont leurs restes osseux qui y ont été entraînés», relève le spécialiste Damien Becker. Qui rappelle qu'en 1999, dans une doline voisine, on avait trouvé une défense.

Lui, à 50 mètres de la dalle aux dinosaures, il a extrait du sous-sol une magnifique molaire, qui l'incite à évoquer la quasi unique activité de cet animal de 3 mètres de haut et de 4 à 6 tonnes, possédant une épaisse fourrure brune ou rousse, faite de poils de plus d'un mètre sous le ventre: manger. 200 à 300 kilos de graminées, de fougères et de mousses par jour.

«Durant les 80 ans de son existence, le mammouth produit six générations successives de grandes molaires, de véritables machines à broyer les végétaux», s'enflamme Damien Becker.

Voie romaine

Dernière époque ayant laissé des vestiges: c'était il y a «quelques instants», 1950 ans. Une voie romaine menant du Plateau suisse à l'importante cité d'Epomanduodurum, Mandeure, à la poste de Montbéliard en France voisine. Une route de 6m70 de large, avec des dalles calcaires posées de chant, recouverte d'une couche de graviers tassés.

Pour vaincre la dénivellation, les ingénieurs romains ont amorcé un grand virage dans la combe pour que la route suive une pente faible.

«Nous voilà à un fabuleux carrefour, avec des vestiges de quatre époques très différentes. C'en est presque intrigant, relève Jacques Ayer. Surtout lorsqu'on imagine que dans moins de dix ans les hommes modernes passeront, sur une autoroute, là où les dinosaures et les mammouths avaient leurs pistes.»

A l'inverse des autres dalles d'empreintes de dinosaures que le Jura entend valoriser, le fameux «carrefour du temps» de Vâ Tche Tchâ sera anéanti sous le chantier de la Transjurane.