Valais

Commeire: le hameau devenu hôtel

Deux Belges sont à l’origine d’un complexe ultramoderne dans une localité oubliée. Montagne Alternative mise sur le tourisme durable

Commeire, le hameau devenu hôtel

Valais Deux Belges sont à l’origined’un complexe ultramoderne dans une localité oubliée

Montagne Alternative mise sur le tourisme durable

Un ruban de goudron fatigué qui grimpe sur la pente escarpée, un grand cerisier, une trentaine de granges et chalets brûlés par le soleil: voici le hameau de Commeire, au-dessus d’Orsières dans le val d’Entremont. La route s’arrête là, il faut coller sa voiture contre le mur en pierres sèches et s’aventurer dans les ruelles sinueuses à pied. Ce qui ressemble à un modeste hameau d’alpage assoupi cache en réalité un complexe hôtelier ultramoderne de trente chambres, avec restaurant et salles de séminaire. Sans domaine skiable, sans commerces et sans boîtes de nuit à proximité, ces lits touristiques situés à 1450 mètres sont tout de même chauds 40% du temps. Et ce même en période creuse, habituellement synonyme de fermeture pour tout hôtel d’altitude.

Deux Belges, cousins et entrepreneurs, Benoît Greindl et Ludovic Orts, sont à l’origine de cette démarche inédite. Montagne Alternative est le fruit de leur désir impérieux, la quarantaine venue, de «réaligner» leurs idéaux avec leurs actes. «J’en avais assez de ma vie frénétique peuplée de gens angoissés, je cherchais un nouveau projet», raconte Ludovic Orts, qui codirigeait une société de sécurité électronique à Bruxelles. «Professionnellement, tout allait bien, mais j’étais en quête de plus de sens», abonde Benoît Greindl qui, depuis Shanghai, aidait des entreprises européennes à s’installer en Asie. Leurs vacances, chez leur grand-mère commune, installée tous les étés à Crans-Montana, auraient-elles été plus marquantes qu’imaginé?

En 2004, c’est en tout cas dans les Alpes françaises, à Argentière, près de Chamonix, que Ludovic Orts décide de prendre une année sabbatique. Passionné de ski de randonnée, il se retrouve un jour coincé, pour cause de fixation défectueuse, une vallée plus loin, au-dessus d’Orsières. Il ­découvre Commeire. Ce hameau oublié, baigné de lumière, avec sa vue imprenable sur le mont Vélan, le Grand-Saint-Bernard et le massif du Mont-Blanc, est une ­révélation.

«Nous cherchions une alternative à la station champignon que l’on peut mettre une heure et demie à traverser en voiture en haute saison», détaille Benoît Greindl. Leur idée? Donner aux clients l’occasion de vivre la montagne telle qu’ils l’ont connue dans leur enfance: immersion dans la nature, contacts avec les habitants, respect de l’architecture traditionnelle. «J’ai cherché à 100 kilomètres à la ronde, je n’ai rien trouvé de similaire à Commeire, explique Ludovic Orts. Puis, je suis revenu ici par tous les temps: c’était clairement l’endroit idéal.»

A partir de 2006, les deux cousins achètent progressivement neuf granges, qui seront transformées en 16 chambres avec cuisine destinées à la location. Ils ont vendu leur entreprise et investissent plusieurs millions, les banques leur prêtant à hauteur de leurs fonds propres. «A l’époque, on nous assimilait à des promoteurs immobiliers, et lorsque nous expliquions notre démarche on nous prenait pour de doux rêveurs», se souvient Benoît Greindl.

Concrètement, l’aspect final des granges est préservé. «Mais elles ont toutes été démontées puis remontées pour intégrer les dernières techniques d’isolation et de production d’énergie aux matériaux d’origine», précise Ludovic Orts, responsable de la rénovation. «Et là où il fallait des fenêtres, au lieu de tailler dans la façade, des petits tronçons de madrier ont été découpés à intervalle régulier, puis ces surfaces ajourées ont été doublées avec des vitres intérieures. Les balcons étroits ont été un peu élargis et stabilisés avec des poutres et des tiges verticales en fer. Seule l’extrémité des toits a été un peu rehaussée pour l’isolation», poursuit-il.

Les chambres, entièrement tapissées de planches de mélèze, avec un mobilier tout en lignes droites du même bois, sont d’une sobriété design: aucune décoration, pas de rideaux, pas de mini-frigo, pas d’écran, Wi-Fi sur demande. «La priorité est donnée à l’essentiel, c’est-à-dire au paysage», note avec fierté Ludovic Orts. A l’évidence, le concept se moque de quelques prérequis de l’hôtellerie classique, comme celui de la télévision obligatoire, sans lesquels l’établissement ne peut briguer d’étoiles.

Une deuxième phase, démarrée en 2012, permet de doubler le nombre de chambres et de créer une réception, deux salles de réunion, un restaurant et un carnotzet. Entre-temps, Benoît Greindl passe sa patente d’hôtelier-restaurateur à Sierre, ce qui lève beaucoup d’obstacles inhérents à leur statut de résident nantis d’un permis B. Initialement soumis au régime contraignant de la Lex Koller restreignant l’acquisition d’immeubles par des personnes étrangères, le projet est bientôt soutenu par la Société suisse de crédit hôtelier et la dette a pu être restructurée à des conditions plus avantageuses.

Autre engagement clé: «Le circuit court». Les fournisseurs sont dans un rayon de 25 kilomètres, le potager ancestral du hameau a été remis en route et alimente le restaurant, des produits à base de plantes aromatiques alpines sont vendus à l’accueil, les 12 employés à plein-temps sont logés sur place…

Forte de toutes ces mesures, Montagne Alternative est devenue, en septembre dernier, la première société suisse à recevoir le label américain B Corporation, qui consacre les entreprises à but lucratif et durable.

Aujourd’hui, avec des prix entre 250 et 350 francs par chambre double, Montagne Alternative est quasi à l’équilibre financier. «Nous visons un taux d’occupation de 60%. Pour cela, nous devons encore mieux cibler notre clientèle», précise Benoît Greindl, spécialiste en marketing. Si tous les week-ends sont complets jusqu’à Noël, et s’il arrive que des particuliers réservent tout le village-hôtel pour un événement familial, la clientèle d’affaires assure l’activité en semaine. Et de citer AXA, Rolex, Richemont, Pictet, Nestlé, PPG, le Conseil d’Etat valaisan…

«Nous accueillons des dirigeants de multinationales qui apprécient la coupure qu’offre l’authenticité du lieu. C’est presque une aventure pour certains que de monter jusqu’ici», assure Benoît Greindl. En chœur, les deux cousins espèrent toutefois un peu plus: que leur écosystème génère aussi une expérience émotionnelle, positive et énergisante.

Les chambres sont d’une sobriété design. «La priorité est donnée à l’essentiel, c’est-à-dire au paysage»

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