Aussi loin que l'on remonte, on ne trouve pas de précédent en Suisse. Ce qui s'est passé à Reconvilier reste extraordinaire: plusieurs centaines d'ouvriers ont risqué le tout pour le tout non parce que leur usine ou leurs emplois étaient directement menacés, mais parce qu'ils ne supportaient plus l'autoritarisme du patron et le mépris de leur savoir-faire.

Grève d'arrière-garde pour défendre des méthodes (et quelques privilèges) locaux, ou grève d'avant-garde pour réaffirmer l'homme face au capital? Probablement y a-t-il eu un peu des deux. Ce qui est sûr, c'est que le public séduit par la présentation passablement romantique des médias électroniques – des Asterix industriels face aux affreux financiers, quelle aubaine! – a choisi son camp. Quand 5000 personnes défilent en scandant leur solidarité, quand un quotidien peu connu pour son gauchisme vante en éditorial les employés de Swissmetal «qui font redécouvrir au peuple suisse les vertus et la nécessité de la grève dans un climat social qui se durcit», on devine comme un malaise. Celui de Swissmetal existait bel et bien. Multiplier les petits sacrifices pour les employés quand les affaires marchent bien ou renvoyer systématiquement les cadres contestant la stratégie n'était pas très malin. Mais la grève a aussi cristallisé toutes les frustrations diffuses que suscite la globalisation des échanges et nourri quelques professions de foi naïves. Par exemple celle que «la Boillat» partant en faillite, séparée de Swissmetal et rachetée par des gens plus compréhensifs serait repartie plus gaillarde que jamais. On est heureux pour les employés de Reconvilier qu'ils n'aient pas eu à tester ce scénario.