Christoph Blocher a raison: l'histoire est importante, dans la vie des hommes, dans celle des pays. La négliger, c'est se fourvoyer, se priver de fondations pour l'avenir. On ne peut comprendre un destin sans ausculter son passé.

Mais puisque toute vérité humaine est sujette à interprétation, l'histoire est aussi – beaucoup – une affaire de pouvoir. Dans un pays démocratique moderne, il n'existe pas d'histoire officielle. La Suisse a vécu douloureusement l'effondrement récent de son dogme historique contemporain. Aujourd'hui, alors que les plaies sont encore vives et que pèsent les incertitudes économiques et sécuritaires, celui qui s'impose sur le terrain historique s'arroge une stature décisive dans la formation de l'identité populaire. Mieux que personne, Christoph Blocher l'a compris. Il soigne les commémorations historiques, d'autant plus qu'elles sont organisées par des gens issus de son sérail électoral. Mais, au-delà des participants à ces raouts au discours convenu, il s'impose peu à peu en «ministre de l'Histoire» (comme l'écrit joliment la NZZ am Sonntag) et la version qu'il propage domine les autres. Cette domination conforte ceux pour qui patriotisme rime avec exclusion, fermeture, auto-célébration, certitudes figées dans un passé idéalisé. Ils sont les patriotes, les autres sont les mécréants – les infidèles!

Cette confiscation du patriotisme, cette réduction de l'amour de la patrie à sa seule expression nationaliste est non seulement insupportable, elle est dangereuse.

Dimanche, sur le Rütli, aux côtés de nostalgiques aux tempes grises, la présence de jeunes écervelés à l'extrémisme en bras de chemise rappelait combien la mémoire est aussi malléable que l'or. D'autres patriotes doivent faire entendre leur voix, sans se cacher derrière le confort de leurs agendas estivaux.