Le chahut du groupe Bélier contre Christoph Blocher, l'enlèvement de la pierre d'Unspunnen illustrent à merveille ce qu'Albert Einstein disait du nationalisme: «Une maladie infantile, la rougeole de l'humanité.» Et, dans le fond, les derniers actes de bravoure du mouvement séparatiste sont dignes des héros de notre enfance, des polissonneries de Quick et Flupcke, incorrigibles casseurs de carreaux en rébellion contre l'agent 15 toujours en pèlerine.

Comme Jurassiens, nous sommes un peu gênés de n'avoir à offrir, pour faire parler de nous, que ces quelques gamineries sans signification. Mais les boutons de fièvre infantile sont parfois révélateurs de maladies plus inquiétantes.

Le malheur des Jurassiens est que leur nationalisme, ou leur patriotisme s'ils préfèrent, n'a éclos que tardivement. Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, en pleine période de décolonisation africaine, alors que l'Europe rêvait d'en finir avec le nationalisme revendicateur pour construire un continent uni et pacifié.

Or, qu'on le veuille ou non, le réveil des nations au XIXe siècle aura été indispensable pour permettre aux peuples et aux individus de constituer leur identité par rapport à une nation. L'Allemagne, qui n'a jamais pu conjuguer au même moment l'idée nationale avec l'aspiration à la liberté, en a payé le prix par la dictature nazie.

En ce sens, le nationalisme, qu'il soit jurassien, congolais ou slovaque, est bien une maladie infantile par laquelle il faut hélas passer. Le rejet de la Constitution européenne par les électeurs français montre bien que l'on ne peut pas créer l'Europe si les citoyens ne sont pas au clair sur leur identité.

Le problème est que, trente ans après la création du canton du Jura, les Jurassiens n'ont toujours pas surmonté leur rougeole. Ils veulent bien s'agrandir, mais ils refusent de grandir, notait notre confrère Pierre-André Stauffer, en parlant du «syndrome de Peter Pan».

Certes, la division du peuple jurassien reste une profonde douleur pour la très large majorité des citoyens du nouveau canton. Mais ceux-ci craignent davantage de devoir se chercher une nouvelle identité, de se trouver de nouveaux projets fédérateurs, de s'adapter. Car au cours de quarante ans de lutte, ils s'étaient constitué une identité de rebelles. «Le Jura s'affirme en s'opposant», avait-on coutume de dire.

Pour passer à l'âge adulte, le canton du Jura doit renoncer à son identité d'enfant de 3 ans, l'âge où, paraît-il, on ne sait que dire non. L'âge des «gueulets», dit-on en bon parler jurassien. Le monde a changé; la violence, la provocation, l'agitation ne sont plus perçues comme des moyens aptes à changer le cours des choses. Le siècle de la communication privilégie les idées, les réseaux, les collaborations, la séduction, l'adaptation.

Rien d'étonnant à ce que le groupe Bélier ait ressenti un violent choc en 1994 lorsque le gouvernement jurassien a conclu avec le canton de Berne un accord créant l'Assemblée interjurassienne et instituant la collaboration entre canton du Jura et Jura bernois. Les ministres signataires de l'accord furent «entartés» et déclarés traîtres à la cause.

Le mouvement autonomiste jurassien, dépossédé de sa raison d'être, n'a toujours pas compris que le Jura réunifié, la communauté de destin si ardemment espérée, doit d'abord passer par une communauté d'intérêts. Apprendre à travailler ensemble avant de partager le même toit cantonal.

La gauche jurassienne, qui a basé son succès sur le caractère ronchon des Jurassiens et l'habitude du refus, est incapable d'assumer son nouveau rôle de parti gouvernemental. Trente ans après sa création, le Jura redoute de s'ouvrir aux idées des autres et de se remettre en question.