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Hug Musique, comme d’autres enseignes, n’a pas survécu à la crise de l’industrie du disque.
© Eddy Mottaz

Récit

Le commerce lausannois se cherche un nouveau souffle

Dans la capitale vaudoise, la révolution numérique et la tendance à l’uniformisation ont laissé des traces. Mais des enseignes prometteuses misent sur l’exclusivité pour contrer le marasme économique

Lausanne risque-t-elle de se transformer en bourgade de province mortifère avec son centre-ville morose et ses rues marchandes désertes dès 18 heures? La vitrine de la joaillerie de Weck, rue Saint-François, traversée par une banderole «fermeture définitive», les devantures closes de Foetisch et Hug Musique, le laissent penser. Elles n’ont pas résisté à la venue de grands groupes ou ont manqué le virage numérique. D’autres, encore actives, tanguent, au bord du gouffre. «C’est un désastre, témoigne José Mira, patron depuis bientôt quarante ans de la boutique de chaussures Nelson, au 16 rue de Bourg. J’ai déménagé, supprimé mon personnel de vente, mais rien n’y fait. Les affaires vont mal, tout le monde le sait, mais personne ne fait rien»

Certaines enseignes tirent toutefois leur épingle du jeu. Les unes, à l’image de la boutique de cosmétiques l’Alpage, en vendant des produits naturels et 100% suisses, les autres, comme Particules en suspension, en proposant une mine d’idées cadeaux branchés.

«Cachet helvétique»

Sur la coquette rue de Bourg, où se pressait jadis une clientèle huppée pour admirer le «cachet helvétique», la crise suscite le malaise, comme la vision trouble d’un royaume sur le déclin. Au numéro 6, la lumière s’est définitivement éteinte à l’automne dernier. Foetisch, l’institution musicale de la ville, la première à vendre le gramophone et la dernière à proposer l’écoute en cabine, a déposé le bilan après des mois d’agonie. L’arrivée d’Internet, des travaux en cascades et un secteur en crise auront eu raison des étudiants qui se bousculaient entre les rayons de vinyles le samedi.

«Le savoir-faire de cinq générations englouti, lâche, amer, le patriarche Jean-Claude Foetisch, 86 ans. Durant un an et demi, la devanture est restée obstruée par des échafaudages et des camions de gravats. Cela a précipité notre chute.» Bonhomme et grisonnant, il pose un regard désabusé sur la libéralisation du marché, une vague qu’il dit avoir vue venir, sans parvenir à l’éviter. «A la fin, le client venait nous demander conseil, puis rentrait chez lui commander en ligne.» Ses deux fils, Jérôme et Grégoire, sont aujourd’hui au chômage.

Fermetures en cascade

La boutique n’est pas la seule touchée: Histoire de plaire, Cartier, Caprez Cigares, Voegele: les fermetures se sont enchaînées ces dernières années. A la fin du mois, ce sera au tour de Confo Déco, sise place Saint-François, comme l’a annoncé jeudi «24 heures». Avec ses bureaux rue de Bourg, l’éditeur Pierre-Marcel Favre constate une «indiscutable régression». «La rue n’offre plus que ce qu’il y a partout. Dans un contexte particulièrement concurrentiel, où les week-ends de shopping EasyJet sont légion, impossible de se démarquer.»

Une enquête sectorielle du Crédit Suisse confirme le sentiment des commerçants. Publiée début janvier, elle atteste que la crise du commerce de détail ne faiblit pas. En 2016, le chiffre d’affaires réel de la branche a baissé de 0,6%. Pour l’habillement et les chaussures, la baisse atteint 8,2%. Désormais, un franc sur dix est dépensé à l’étranger, un franc sur vingt sur Internet. Entre le 1er et le 24 décembre dernier, la Poste a livré quelque 18 millions de colis, soit presque autant que durant l’année 2015.

«C’est chacun pour soi»

Les pavés de la rue de Bourg, le ciment de la rue de l’Ale. L’une est bourgeoise, l’autre populaire, le problème est le même. Le client fait défaut. A la rue de l’Ale, l’ambiance est glauque, sinistre. De part et d’autre, les boutiques d’achat-vente, les chaînes bon marché et autres maxi-bazars ont remplacé la qualité artisanale d’antan. Trois boucheries, deux bijouteries, une mercerie, une droguerie et une fromagerie constituaient jadis le «multimarché de la rue de l’Ale», énumère Freddy Meylan, gérant de la boutique d’horlogerie du même nom depuis cinquante ans.

Le groupement des commerçants de la rue, qui ne comptait plus que deux membres, s’est dissous fin 2016. A l’entendre évoquer les brocantes, les poneys dans la rue, les marchés au géranium, le commerce de proximité «comme on l’a connu», semble définitivement éteint. «La rue n’est plus soudée, c’est chacun pour soi.» A Zurich, le quartier de Niederdorf subit un déclassement similaire, la «NZZ» s’en est récemment fait l'écho.

Parmi les maux accusés de faire fuir l’acheteur on trouve, pêle-mêle dans la bouche des commerçants, les dealers, les mendiants, les déprédations, les ordures. «La ville ressemble à une poubelle, les femmes chics s’en vont», déplore Carole de Weck, quinquagénaire énergique, propriétaire de deux joailleries. «Je me suis déjà séparée de 4 employées, mais le loyer reste trop cher.» Certaines arcades, louées jusqu’à 2000 francs le m2, restent durablement vides. Dans la rue Saint-François, les lampions chinois ne suffisent pas à égayer son discours. «Aménager l’espace public avec goût est un métier, le socialisme n’arrive pas à soigner le prestige.»

Tournure politique

Comme elle, nombre de nos interlocuteurs accusent la Municipalité, à majorité de gauche, de ne pas aider les boutiques à survivre. Ramassage des ordures, lutte contre la criminalité, accès au centre-ville en voiture, animations: les points de crispation sont multiples. Les futurs travaux de la gare et leur lot de «nuisances» cristallisent aussi les inquiétudes. «Ces aménagements seront bénéfiques à terme», assure pourtant le Municipal PLR Pierre-Antoine Hildbrand, élu sur un programme pour doper la vie commerçante.

Il se défend des critiques: «Nous sommes conscients des difficultés des commerçants. Certains secteurs traversent une crise durable sur laquelle nous n’avons pas de prise. Nous agissons notamment sur la propreté et la sécurité des rues.»

Nichée dans un coin de pavé, une relève aux multiples visages existe néanmoins. Point commun de ces nouvelles enseignes qui décollent: l’originalité. A la rue Etraz, chez Particules en suspension, on trouve une quantité de gadgets et d’accessoires colorés, toujours dans l’air du temps. Le tout disponible également en ligne. Rue Marterey, la petite sœur, Particules fines, attire le gourmet avec ses trouvailles culinaires. «S’adapter aux attentes du consommateur, multiplier les canaux de diffusion, investir de nouveaux marchés, c’est les clés du succès», souligne Helena Druey, secrétaire générale de l’organisme de promotion City Management.

Renouveau

«Nous sommes en phase de transition, il faut passer à travers les vagues», abonde Claude Jutzi, président de l’Association des commerçants de la rue de Bourg. Comment? «En misant sur le local, pour offrir une vraie plus-value.» C’est la recette de l’Alpage, installé au sommet du Petit-Chêne. Depuis deux ans et demi, la boutique vend des cosmétiques suisses, élaborés à base d’ingrédients naturels des Alpes. «Avec moins de touristes que Genève ou Montreux et une grande population estudiantine, Lausanne est compliquée pour le commerce, confie son créateur Julien Gibert. S’implanter ici était un pari.»

Avec la concurrence du nouveau quartier du Flon, et une quantité de centres commerciaux périphérie, Helena Druey estime qu’il faut développer l'«expérience d’achat» pour attirer le client en magasin: «La seule vente ne suffit plus, le commerçant doit offrir un service complet, une animation, une mignardise, un univers aménagé.» Contre la fatalité, le renouveau s’impose naturellement. «Tout le monde parle d’un Eden disparu, mais a-t-il seulement existé?» s’interroge Samuel Saffore, patron de La Marelle, magasin de jouets à la rue Mercerie, qui s’efforce d’offrir un conseil personnalisé.

Vendre un beau produit original? La chocolaterie Blondel, l’a bien compris. Depuis 1850, elle joue la carte tradition rue de Bourg. Et ça marche.

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