Urbanisme

Ces communes d’agglomération qui ne veulent pas grandir

Plusieurs communes d’agglomération voient leur population gonfler à toute vitesse. Les infrastructures peinent à s’adapter. Des initiatives, lancées par des élus ou des citoyens, réclament des mesures pour freiner cette croissance

Emmen compte 30 000 âmes. Mais la population et le parlement ont refusé à plusieurs reprises, par le passé, l’appellation officielle de «ville», à laquelle toute commune suisse peut prétendre au-delà de 10 000 habitants. Cette localité lucernoise fait parler d’elle outre-Sarine pour une offensive visant à freiner son développement. Lancée par l’UDC, l’initiative «Emmen doit grandir de manière raisonnable» vise à réduire la croissance démographique à 0,7% par an au cours des cinq prochaines années. La population devrait se prononcer à ce sujet l’an prochain.

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Emmen n’est pas seule. Plusieurs localités alémaniques tentent d’enrayer la densification, de restreindre les zones constructibles ou de limiter la taille du bâti. A Möhlin, en Argovie, des groupes d’intérêt se sont constitués pour réclamer qu’une zone destinée à accueillir un nouveau quartier retrouve son statut initial de terrain agricole. A Bassersdorf, un village zurichois passé de 6800 habitants en 1995 à 11 600 en 2015, un habitant a tenté via une initiative d’interdire la construction d’immeubles au-delà de 25 mètres de hauteur, ainsi que de faire capoter un projet de construction de 3000 logements. Dans le même canton, des habitants de Wädenswil souhaitent aussi limiter la taille des nouveaux bâtiments, dans le but de freiner la construction d’un quartier comprenant une école, des logements et des commerces.

Il faut construire toujours plus de routes, d’écoles. Les finances ne suivent pas

Markus Schumacher, membre du conseil communal d’Emmen

En Suisse, quiconque a le droit de s’installer librement où il le désire. Edicter une interdiction de s’établir serait contraire à ce principe. Aussi, pour infléchir l’afflux de nouveaux habitants, les détracteurs de la croissance tentent d’agir sur le plan de l’aménagement du territoire. Le texte des initiants d’Emmen, par exemple, propose d’intervenir sur les permis de construire. Le logement de haut standing doit être favorisé, estiment les initiants, afin d’attirer des contribuables moins nombreux, mais plus aisés.

Une âme de village dans un corps de ville

Souvent, il s’agit de communes en marge de villes plus importantes, qui ont connu une forte expansion au cours des dernières décennies. Elles absorbent malgré elles une population cherchant à échapper aux logements chers des centres urbains, où à se rapprocher de la nature sans trop s’éloigner des grands axes de transport. Les indigènes se réveillent avec une âme de villageois dans un corps de ville. Mais les préoccupations de ces localités qui ont grandi trop vite sont aussi d’ordre financier.

«La population d’Emmen a une croissance de 1,9%, c’est deux fois trop. Si on continue ainsi, nous serons 45 000 dans vingt-cinq ans. Il faut construire toujours plus de routes, d’écoles. Les finances ne suivent pas. En 2017, nous avons enregistré un déficit de 12,5 millions de francs», explique Markus Schumacher, auteur de l’initiative et membre du conseil communal d’Emmen.

Lire également: «L’aménagement du territoire échappe aux pouvoirs publics»

Cette peur de grandir rappelle l’initiative fédérale Ecopop, qui visait à freiner la croissance dans l’ensemble de la Suisse et réunissait dans une cause commune écologiste et anti-immigration. L’élu UDC affirme que son initiative ne vise pas les 30% d’étrangers que compte Emmen. «Nous n’avons pas un problème à la Chemnitz, ici: les étrangers sont bien intégrés. L’industrie sidérurgique, textile ou alimentaire a toujours attiré une population d’immigrés. On ne dit pas qu’il y a trop de pauvres. Mais nous avons besoin de davantage de riches», dit-il. Il pointe aussi du doigt la responsabilité de la grande ville voisine, Lucerne, où il ne fait plus assez bon vivre selon lui: «Les habitants exaspérés par l’afflux de touristes viennent se réfugier dans les agglomérations, comme Emmen.»

Lire à ce propos: Sommes-nous trop nombreux en Suisse? Ecopop, la question qui fâche

Problème: ces localités qui s’insurgent représentent souvent des pôles stratégiques pour les plans de développement cantonaux. «Selon le plan cantonal, les communes du centre telles qu’Emmen ont un potentiel de croissance de 1%. Mais nous ne pouvons les forcer à grandir plus que ce qu’elles ne souhaitent. Fixer une limite de 0,7% n’est pas illégal», souligne le responsable du service cantonal lucernois chargé de l’aménagement du territoire, Mike Siegrist.

L’exemple de Hochdorf

Ces frondes locales contrarient la volonté de densifier les agglomérations. La loi sur l’aménagement du territoire implique de développer en priorité les espaces déjà construits, pour éviter de grignoter le territoire rural. Un cas concret montre les difficultés posées aux autorités locales, souvent prises en étau entre le canton et leur population. En janvier 2015, la population de Hochdorf, presque 10 000 habitants et située à quelques kilomètres d’Emmen, acceptait à 54% une proposition en tout point identique à celle de sa voisine, visant à limiter la croissance à 0,7% sur cinq ans, soit maximum 70 nouveaux habitants par an.

Malheureusement, on oublie les avantages de la croissance démographique

Roland Emmenegger, municipal à Hochdorf

Depuis, dans cette localité, plusieurs projets de construction, privés ou communaux, ont été suspendus, car ils auraient conduit à une hausse du nombre de logements, explique Roland Emmenegger, municipal responsable des constructions et du transport. Pour l’exécutif, qui était opposé à cette initiative anti-croissance, la mise en œuvre de la volonté populaire représente un «défi», souligne l’élu. L’exécutif a concocté une révision du règlement communal des constructions, mais elle attend encore une validation des autorités cantonales. Une interprétation stricte du texte de l’initiative impliquerait qu’aucune nouvelle zone de construction, ni de densification à l’intérieur des quartiers d’habitation ne sera possible à l’avenir. Mais sur le plan cantonal, Hochdorf figure comme un lieu de croissance au-dessus de la moyenne.

«Ces initiatives montrent que la population se soucie des questions d’aménagement du territoire et de trafic. En particulier dans les communes qui ont connu une hausse démographique rapide. Malheureusement, on oublie les avantages de cette croissance: à Hochdorf, elle nous a permis d’améliorer les transports publics, l’accès aux soins médicaux, le nombre de places de travail, le logement pour les personnes âgées, ainsi que les finances publiques», relève Roland Emmenegger.

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