Valais

Dans les communes valaisannes, les affaires minent les élections

Le Valais renouvellera ses exécutifs municipaux les 16 octobre et 13 novembre. Les présidents de six communes briguent une réélection malgré les dysfonctionnements dénoncés par leurs opposants

Président de Savièse et candidat à sa réélection, Michel Dubuis n’avait «jamais vu un climat aussi délétère». Dans les heures qui ont suivi l’enregistrement d’un débat politique, les locaux de son administration ont été perquisitionnés par la police. Comme un autre élu, et deux fonctionnaires, il est menacé par une plainte pénale pour abus d’autorité, gestion déloyale des intérêts publics, et faux dans les titres. Elle a été déposée par des promoteurs qui les accusent d’avoir modifié le règlement des constructions dans le seul but de tuer leur projet immobilier. Pour l’avocat de la commune, Sébastien Fanti, «on cherche à faire une publicité négative au président avant les élections» et «la perquisition démontre une inégalité de traitement entre les communes».

La polémique qui agite la campagne électorale de Savièse suit plusieurs affaires révélées durant la dernière année de la législature. La plus spectaculaire d’entre elles s’est sans doute déroulée à Verbier. En analysant quinze dossiers de construction, deux experts ont relevé cinquante infractions et mis en cause plusieurs élus communaux réunis par des liens d’intérêt. Pour eux, «un véritable système a été mis en place où tout le monde trouvait son compte». Un employé municipal licencié revendique la dénonciation de nombreux dossiers et soutient que le président démocrate chrétien a tenté d’étouffer l’affaire. Surnommé «l’ours», il se présente aux élections sur une liste indépendante, en promettant de «mettre de l’ambiance».

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Les tensions locales avant les élections font partie de la culture valaisanne

Pour le président du PDC valaisan, Serge Métrailler, «les tensions locales avant les élections font partie de la culture valaisanne». Il attribue le phénomène actuel aux lois sur les résidences secondaires et sur l’aménagement du territoire: «En mettant à mal un modèle économique qui a contribué au développement du canton, elles ont engendré des frustrations». En mai dernier, la commune de Chamoson avouait avoir violé son propre règlement, pour autoriser une trentaine de constructions sur les hauts du village. Deux mois plus tard, une quarantaine de citoyens dénonçaient l’indéboulonnable président de Dorénaz, qui a autorisé des constructions en zones de danger d’avalanches. Le libéral radical a choisi de briguer un huitième mandat «pour ramener le calme». Il affrontera un mouvement citoyen constitué par des membres de l’association «Transparence et intégrité», à l’origine des dénonciations.

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Naissance de mouvements citoyens

Depuis que le petit village de Finhaut a reçu 33 millions de francs pour renouveler la concession de l’un de ses barrages, ses quelque 250 électeurs votent pour ou contre le président Pascal May. Il a attendu le dernier délai légal pour créer une nouvelle formation et annoncer sa candidature. La veille, il devait défendre les comptes du train panoramique qui relie la commune au barrage d’Emosson. Alors que Finhaut y a déjà beaucoup investi, ils sont déficitaires de plus de 700 000 francs. Un citoyen dénonce un nouveau prêt de 1,5 million, consenti par la commune sans en informer les citoyens. Inscrit sous la rubrique «impôts», il pourrait constituer un faux dans les titres. Le service de l’Etat qui doit assurer la surveillance des communes a demandé à la municipalité de se déterminer.

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Les autorités locales bénéficient d’un pouvoir réel et symbolique plus important qu’ailleurs

Doctorant à l’Institut de hautes études en administration publique, Nicolas Keuffer relève que les collectivités publiques valaisannes ne sont pas autant décentralisées que celles du Nord-Est du pays. Mais pour lui, «la culture politique particulière du canton explique que les autorités locales bénéficient d’un pouvoir réel et symbolique plus important qu’ailleurs». Politologue à l’Université de Lausanne, René Knüsel estime que «le Valais se caractérise par des pouvoirs fermement enracinés, d’autant plus compliqués à bousculer qu’ils reposent parfois sur des logiques peu rationnelles en politique», telles que la tradition familiale. Selon lui, pour déstabiliser pareil système, il faut user de stratégies indirectes et non-conventionnelles: «Un électeur conservateur peut douter si on lui apporte la preuve rationnelle que celui qui détient le pouvoir en abuse».

L’affaiblissement des partis qui monopolisent le pouvoir explique que le système des copains fonctionne moins bien

En Valais, l’UDC part en campagne avec le slogan «je ne vote pas comme papa». A Bagnes, Dorénaz ou Savièse, les lanceurs d’alerte sont souvent proches des démocrates du centre. Le parti s’est construit sur la critique du parti majoritaire, et plusieurs de ses cadres sont des anciens démocrates chrétiens. Depuis sa fondation, on assiste à un transfert de l’électorat conservateur. Le président de l’UDC Jérôme Desmeules estime que «l’affaiblissement des partis qui monopolisent le pouvoir explique que le système des copains fonctionne moins bien». Pour lui, «l’UDC bénéficie des dividendes politiques de ses actions».

L’omerta craque lentement

Le sociologue Gabriel Bender remarque que «les partis minoritaires participent aux décisions de l’exécutif et s’en distancient au moment des élections». Pour lui «la mobilité socio-économique a affaibli une culture du silence qui reposait sur la menace», parce que l’activité professionnelle ne dépend plus du lieu de résidence. L’ethnologue Bernard Crettaz constate une timide «libération de la parole», mais reste plus nuancé. Pour lui, si «l’omerta craque lentement», le Valais reste «monolithique».

A Savièse, la tension ne faiblit pas. L’UDC accuse désormais le président de cooptation. Son frère a intégré l’organe consultatif d’un projet immobilier estimé à 80 millions de francs, et qui réunit à la fois des fonds publics et privés. Candidat UDC à l’exécutif, Bruno Perroud «soutient que le président cache des choses». Il a financé un prospectus pour publier ses reproches à l’encontre des autorités communales: «Je n’ai droit à la parole que chaque quatre ans».

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«Nous ne pouvons pas exclure d’autres problèmes similaires»

Pour le conseiller d’Etat Jacques Melly, le canton doit préciser son rôle de surveillance en matière de constructions

Le Temps: Au moins quatre communes font l’objet de procédures relatives aux constructions. Comment l’expliquez-vous?

Jacques Melly: L’autonomie communale implique une responsabilité que toutes les communes n’ont apparemment pas exercée en tout temps. Le Conseil d’Etat leur a d’ailleurs rappelé leurs obligations de bonne et juste application du droit dans le domaine des constructions. Par le passé, il a privilégié la confiance et le pragmatisme plutôt qu’un interventionnisme qui aurait pu être mal compris.

- On peut donc imputer ces dysfonctionnements à la culture politique valaisanne?

- La constitution et la législation cantonales reconnaissent une large autonomie aux communes. Le Conseil d’Etat reste très attaché à ce principe. La garantie d’une autonomie réelle passe par une précision du rôle de surveillance du canton en matière de constructions, spécialement avec les changements de paradigmes que sont la LAT et la Lex Weber.

- Pour l’ancien président du Tribunal fédéral Claude Rouiller, le gouvernement valaisan est responsable de l’affaire des constructions de Verbier…

- Le rapport passe sous silence le fait que, dans la plupart des dossiers examinés, la commune n’a pas respecté son propre règlement communal des constructions. Elle est donc la première responsable de cette situation. Pour sa part, le canton a pris des mesures pour analyser ses éventuelles responsabilités. Il a nommé un expert neutre et indépendant, le professeur Kurt Nuspliger.

- D’autres communes sont-elles concernées par des problèmes similaires?

- À ce stade, nous ne pouvons pas l’exclure. C’est pour cette raison que le Conseil d’Etat a demandé à chaque commune de vérifier la légalité de son règlement communal des constructions pour le 31 décembre 2016.

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