Démolir les croix des sommets gruériens au nom de la laïcité ? L’argument n’a pas ébranlé le moins du monde le juge de police de Bulle. Patrick Bussard, le guide de montagne, qui avait endommagé trois de ces symboles entre 2009 et 2010 a été condamné pour atteinte à la liberté des croyances et des cultes.

La peine de 90 jours -amendes est assortie du sursis pendant trois ans, l’accusé s’étant engagé à ne pas recommencer. La défense a annoncé son intention de faire recours.

Au Vanil-Noir, le guide avait dévissé et tordu une plaque de métal soutenant la croix. Aux Merlas, près du Vanil-duVent, c’est à la scie à main qu’il a attaqué la croix à sa base. A la Dent-de-Broc, faute de pouvoir endommager le monument de béton, il avait arraché la boîte métallique destinée aux messages des promeneurs.

Deux des propriétaires n’ayant pas porté plainte et le troisième, Pro Natura ayant été dédommagé, le scieur de croix a été libéré de toute charge pour atteinte à la propriété.

Un article rarement appliqué

Restait l’atteinte à la liberté de croyances et des cultes, selon l’article 261 du code pénal. Un article de formulation ancienne et très rarement invoqué, mais que le procureur général du canton de Fribourg, Fabien Gasser, a tenu à faire valoir. «Il fallait opposer un autre discours à celui de l’accusé et éviter que de tels actes ne puissent être reproduits impunément», a-t-il expliqué à l’audience.

Le guide gruérien a répété succinctement au tribunal ce qu’il avait abondamment expliqué à l’époque face au grand écho médiatique de ses actes. Sa motivation : protester contre l’envahissement des cimes par des symboles religieux et dénoncer «les nombreux crimes de l’église catholique contre l’humanité.» Agé de 49 ans, le guide n’a pas montré la moindre flamboyance dans ses propos lors du procès. De lui, l’audience aura surtout permis de connaître sa situation précaire: ayant dû vendre son chalet du Moléson, il vit actuellement sur un bateau, touche une rente AI à 50% à la suite d’un accident de montagne et n’a plus les moyens d’honorer la pension alimentaire consécutive à son divorce.

De l’école à la randonnée de montagne

Son défenseur, l’avocat lausannois Jean Lob, a tenté de renverser l’accusation. «Et si c’était, dans une société laïque comme la nôtre, le fait de mettre des croix au sommet des montagnes qui constituait l’atteinte à la liberté des croyances ?» lance-t-il. Le défenseur base sa plaidoirie sur de précédents arrêts de la Cour européenne des droits de l’homme et du Tribunal fédéral, tous deux contraires à la présence des croix dans les classes d’école.

Une comparaison que le procureur général rejette : «L’Etat a une obligation de neutralité à l’école, où les enfants doivent être protégés. Il n’a pas la responsabilité de garantir un environnement laïc aux randonnées de montagne.»

Une croix reste certes un symbole fort pour certains, argumente-t-il en substance, mais elle est vécue simplement par beaucoup d’autres comme un élément de tradition et de culture. Surtout, elle n’oblige personne à s’agenouiller. Pro Natura a du reste fait remonter la croix du Vanil-Noir, tandis que la Jeunesse d’Estavannens s’est mobilisée pour redresser celle des Merlas.. «Vous prétendez être un prophète de la laïcité, mais vous n’êtes qu’un vandale», a conclu le représentant du Ministère public.

Croix retirée du tribunal

Le juge unique du Tribunal de la Gruyère a suivi sur toute la ligne le procureur général, en contestant en particulier la sincérité de la motivation du guide. Loin de s’être spontanément dénoncé, ce n’est qu’après avoir été identifié par la police que celui-ci a admis ses actes. Des actes qu’il avait du reste poursuivis, à la Dent-de-Broc, en sachant pertinemment que ses précédentes profanations avaient heurté beaucoup de monde. Condamné pour avoir agi «de façon vile» et «méchamment», selon les termes de l’article 261 CP, le guide pris sa condamnation avec une apparente indifférence, déclarant se sentir «au-dessus de la justice des hommes.»

Malgré ce jugement net, un indice montre que l’officialité fribourgeoise n’est pas si à l’aise que ça avec l’utilisation des symboles religieux dans le canton. La croix qui orne habituellement la salle du tribunal de la Gruyère, au Château de Bulle, avait été retirée pour l’occasion. A la demande du juge, pour ne pas provoquer.