Avant de traverser la frontière, combien d'automobilistes qui empruntaient pour la première fois l'autoroute de contournement de Genève en direction de la douane de Bardonnex n'ont-ils pas désespérément attendu une station d'essence pour faire un plein avant la France?

Ces quêtes risquent de rester vaines encore longtemps puisque l'Alternative de gauche, majoritaire au Grand Conseil, s'apprête à refuser le déclassement des 44 000 m2 de terrain actuellement en zone agricole qui sont prévus pour accueillir un restoroute, à quelques pas de la douane de Bardonnex. L'association des riverains de l'autoroute (ARIA) jubile devant cette perspective, tandis que les partisans de l'automobile menacent de lancer une initiative populaire pour obtenir coûte que coûte une aire d'autoroute à Genève. Avec le vote négatif de l'Alternative, le projet de créer une aire d'autoroute effectuerait ainsi, après un long parcours sur la scène politique genevoise, un retour à la case départ. C'est au milieu des années 80 que surgit l'idée de construire une station d'essence sur le réseau autoroutier genevois en pleine expansion. Aux commandes du Département des travaux publics d'alors, le socialiste Christian Grobet avait choisi le site de Blandonnet, près de l'aéroport, pour installer cet ouvrage.

En 1994, Philippe Joye, le nouveau conseiller d'Etat en charge du département, enterre illico le projet de son prédécesseur. Il opte pour un autre emplacement: Bardonnex, à proximité de la plate-forme douanière du même nom.

Le point de passage est important: près de 25 000 véhicules y traversent la frontière chaque jour. Un concours d'architecture est lancé. En 1997, le jury prime le projet «Genève, Porte sur la Suisse», présenté par l'architecte Santiago Calatrava, avec le soutien financier du groupe Elf Switzerland. L'ouvrage est estimé à 15 millions de francs.

Cependant le terrain prévu pour la construction est en zone agricole. Le conseiller d'Etat entame alors une procédure de dérogation. Celle-ci est interrompue. Car lors des élections de décembre 1997 la majorité au parlement passe à gauche et le socialiste Laurent Moutinot prend la tête du département. Ce dernier choisi de lancer une procédure de déclassement de la zone agricole avant d'octroyer l'autorisation de construire. C'est ce déclassement que l'Alternative prévoit finalement de refuser.

Pour justifier sa position, la majorité parlementaire invoque la protection de l'environnement. «Nous n'allions pas accepter de réduire la zone agricole alors que la présence d'une aire d'autoroute n'est pas justifiée sur le canton de Genève. Les distances entre les stations d‘essence situées, l'une sur le canton de Vaud, l'autre en France, sont raisonnables», estime la députée des Verts Fabienne Bugnon. Opposée au projet, l'association ARIA énumère les nuisances qu'occasionnerait l'aire d'autoroute: «Une pollution de l'air à cause des moteurs de camions qui tournent pour faire fonctionner le chauffage dans les cabines, l'intensité lumineuse la nuit et plus de bruit. Tout cela à 200 mètres d'habitations.»

Tout n'est pas perdu

Absent des autoroutes suisses, Elf aurait pourtant bien aimé être présent à Bardonnex, aux portes du réseau autoroutier français. Si le projet est enterré, le groupe pétrolier compte demander un dédommagement à Genève. «Nous avons investi 1,5 million de francs dans des études. Et si le Restoroute ne voit pas le jour, c'est à cause du canton qui nous a impliqués dans cette affaire alors que le terrain n'était même pas constructible», s'indigne Michel Vandy, directeur général d'Elf Switzerland.

Toutefois, un espoir demeure pour les partisans d'une aire d'autoroute à Genève. A en croire le député radical Hervé Dessimoz: «Une initiative populaire apolitique, soutenue par des automobilistes responsables, pourrait être lancée.»