Le bug est passé, mais l'année 2000 s'annonce comme une période de sérieuses turbulences pour l'informatique fédérale. Le mois prochain, le parlement doit entamer l'examen de la demande de crédit de 230 millions de francs nécessaire à la réalisation de la plus vaste réforme jamais entreprise dans ce domaine au niveau fédéral. Le projet, baptisé Nove-IT, devrait permettre de réduire les dépenses informatiques estimées à 560 millions de francs par an: on en escompte des économies annuelles de 130 millions de francs. Mais la mise en œuvre de Nove-IT se déroule dans un climat empoisonné par les réticences des hauts fonctionnaires et les départs d'informaticiens, qui se multiplient un peu partout.

Réduction drastique

Dès la semaine prochaine, les trois principaux responsables du projet, emmenés par le «délégué à la stratégie informatique de la Confédération» Jürg Römer, entament une tournée dans les Etats-majors des sept départements et de la Chancellerie pour tenter de calmer les craintes soulevées par ce vaste chantier. «Nous devons parler avec les gens, parce qu'ils ne connaissent pas encore tout à fait les conséquences du projet et qu'ils ont peur de perdre le contrôle sur leur informatique», explique Jürg Römer. Nove-IT prévoit une réduction drastique du nombre de centres de services informatiques de la Confédération, de 75 à 7.

Nul ne conteste ouvertement le bien-fondé de la réforme: réduire les innombrables redondances, remplacer les anciens organes de décision totalement inefficaces et rendre enfin possible l'envoi de documents informatiques entre différents secteurs de l'administration. Mais les appels à la révolte se multiplient contre la centralisation prévue par Nove-IT. Carlo Malaguerra, le directeur de l'Office fédéral de la statistique, est entré en dissidence ouverte avec l'appui unanime de la classe politique neuchâteloise, pour obtenir que le plus petit nombre possible d'informaticiens quitte Neuchâtel pour rentrer à Berne. Une rencontre de conciliation entre informaticiens des deux villes se déroulera le 9 mai.

A Zurich, l'Institut suisse de météorologie entend se battre pour conserver son propre centre de compétence informatique. Le directeur de la Bibliothèque nationale, Jean-Frédéric Jauslin, ne ménage pas ses critiques envers le projet: «J'espère garder une partie de mon équipe informatique, ce serait tirer le minimum d'une situation aberrante. La tendance actuelle est à l'interconnexion, pas à la centralisation. Dans quelques années, il faudra faire une nouvelle réforme en sens inverse.»

Cette levée de boucliers a déjà poussé la Confédération à lâcher passablement de lest. Grâce aux pressions des politiciens locaux, les informaticiens de la centrale de compensation AVS ont reçu l'assurance que la quasi-totalité de leur personnel demeurerait à Genève, où la centrale est installée. Le nombre total de postes qui devraient être supprimés du fait de Nove-IT est passé de 500 à 325. «L'annonce faite initialement de la suppression de 500 postes n'était pas très habile», admet Jürg Römer. «Mais dans quelques années, nous aurons plus d'informaticiens qu'aujourd'hui.»

Premier échec

Le mal est fait: de nombreux informaticiens votent avec leurs pieds et rejoignent en nombre le secteur privé. A Genève, la moitié des quelque 12 spécialistes qui ont démissionné au cours de l'année écoulée ont invoqué l'incertitude provoquée par Nove-IT pour justifier leur départ. La centrale de compensation AVS va devoir recourir à de la main-d'œuvre extérieure pour faire face, ce qui va augmenter les coûts que la réforme était précisément censée diminuer...

Tout cela n'augure rien de bon pour le passage du projet Nove-IT au Parlement. Le Conseil fédéral a déjà subi un premier échec: sa proposition de traiter l'ensemble du projet en une seule session, avant l'été, a été rejetée. «En général, estime un connaisseur, le Parlement est très sceptique envers les crédits qui ne détaillent pas au million près l'utilisation des fonds. A cet égard, le message qui a été transmis aux Chambres paraît notoirement insuffisant.» Au sein de l'administration, on évoque un scénario-catastrophe: «Si nous ne disposons pas des ressources nécessaires, l'ensemble du projet est menacé.»