«André Luisier avait peur!» Hervé Valette, auteur d'un livre d'entretiens réalisé avec le patron du Nouvelliste peu avant sa mort survenue le 19 février dernier, explique ainsi les caviardages nombreux et consentis par lui-même qu'a subis le manuscrit de «Ma fortune contre une coupe». Aujourd'hui, l'affaire rebondit, puisque deux actions en justice s'apprêtent à demander le retrait de l'ouvrage des librairies.

Un livre qui fait fureur en Valais: depuis sa mise en vente le 5 mars dernier, 4000 exemplaires ont déjà été écoulés. L'attaque ne vient pas, comme on aurait pu le penser, des «amis» d'André Luisier – les administrateurs actuels du groupe Rhône Media, sévèrement pris à partie dans le texte pour ingratitude notoire – mais de la famille. D'une part, en effet, les enfants d'André Luisier – Françoise, du premier lit, Véronique et Bernard, du deuxième lit – ont présenté une requête de mesures provisionnelles urgentes. Hervé Valette sera entendu ce mercredi par le juge Spahr du Tribunal de district de Sion.

D'autre part, la veuve d'André Luisier, sa troisième épouse Françoise, réclame, par voie d'avocat, la production du contrat passé entre André Luisier et Hervé Valette. Menace est faite, là aussi, d'une demande de saisie de l'ouvrage. Or de contrat entre Luisier et Hervé Valette, il n'en existe pas. C'est du moins la version défendue par l'auteur, qui se présente comme le fils spirituel d'André Luisier: «Il m'avait en quelque sorte adopté puisque ses deux fils se droguaient et qu'il n'avait plus aucun espoir de les voir reprendre la tête du groupe.»

Luisier donc, à la fin des années 70, engage le jeune Valette au Nouvelliste, lui fait faire le tour du monde, et interviewer la plupart des chefs d'Etat en exercice. Hervé Valette quitte le Nouvelliste en 1986, pour se lancer dans les affaires, avec un succès mitigé, puisqu'il fera même dix jours de prison préventive et s'apprête à être entendu par la justice au mois de mai dans le cadre du procès «Epoque Watch». Toujours est-il que les deux hommes sont restés amis et que Valette sera le confident des derniers jours.

Un confident précieux: lorsqu'André Luisier, en 1992, se voit contraint de revendre ses actions dans le Nouvelliste pour éponger les dettes du FC Sion, il se retrouve en effet, selon les termes de Valette, dans la peau d'un homme «seul et abandonné». Des gens qu'il avait placés à la tête du groupe Rhône Media, Luisier parle ainsi dans ses confidences: «Ils ont été jusqu'à m'enlever très vite mon bureau. Ils ne m'ont laissé qu'un tout petit cagibi. C'est le reflet, je pense, de leur état d'esprit....ils m'ont même interdit d'avoir des contacts avec la rédaction du journal.»

Les amis d'André Luisier ne sont pas cités nommément. Ils l'étaient pourtant dans le manuscrit original, qui a subi une première censure de Luisier lui-même, puis de Valette, qui avoue avoir dû trier entre ce qui était de l'ordre de la «confidence à un ami devant un verre de bordeaux», et ce qui s'apparentait à des révélations publiques.

L'autre point qui posait problème dans le manuscrit original et les cassettes enregistrées des conversations concernait la vie privée de Luisier, agitée comme on sait, puisqu'il fut marié trois fois. La famille s'inquiéta de la chose, contacta Valette avant la parution de l'ouvrage, et signa un accord avec lui, après avoir obtenu de consulter le manuscrit. Un accord dans lequel Valette reconnaissait le droit à la famille d'obtempérer toute modification des passages la concernant. Au total, deux pages furent censurées. Le livre put donc paraître en toute tranquillité.

Mais depuis, l'affaire s'est gâtée: la semaine dernière , L'Illustré publiait certains passages ne figurant pas dans le livre, mais qui ne concernaient toutefois pas directement les enfants et la veuve Luisier. Normal: le rédacteur en chef Daniel Pillard avait dû s'engager par lettre à ne rien dévoiler touchant le sujet. Hervé Valette jure qu'il ignore comment L'Illustré a eu copie des passages censurés. Les enfants d'André Luisier semblent pourtant prendre peur et exigent aujourd'hui des mesures provisionnelles, ainsi que la restitution par Hervé Valette du manuscrit original et des cassettes. La veuve quant à elle – c'est du moins l'interprétation de Valette – semble plus intéressée par d'éventuels droits d'auteur, puisqu'elle avait réclamé par lettre le 5 mars la production d'un contrat. Aujourd'hui, la troisième femme d'André Luisier revient à la charge et écrit à Valette par l'intermédiaire de ses avocats: «Il vous est fait interdiction formelle de diffuser, publier, mettre en circulation tout élément se rapportant à André Luisier ou à ses proches. Nous nous réservons tous les droits de procéder au séquestre des livres déjà en circulation.» Hervé Valette dit attendre sereinement la suite des événements et estime n'avoir trahi personne, surtout pas la volonté d'André Luisier: «Je la connais, la famille Luisier, ce sont des rogneux et des jaloux qui ne pensent qu'au fric.»