Le Temps: L’opinion a le sentiment que vous vous êtes préparé durant toute votre vie politique pour ce poste suprême. Est-ce que l’on ne risque pas de se couler dans le moule au point de perdre de sa personnalité?

Alain Berset: Il ne faut pas voir les choses ainsi. J’ai toujours réalisé avec passion et engagement les choses que je faisais au moment présent. Quand je suis arrivé au Conseil des Etats, mon objectif était mon intégration dans ce conseil, le travail dans les commissions, prendre de l’influence dans les projets. Ensuite, il y a eu la possibilité d’accéder à la présidence du Conseil des Etats. Une année magnifique. Je n’ai fait que cela, pas avec d’autres visées. Sinon on est malheureux et personne n’a envie d’être malheureux. Moi non plus. Pour être heureux, il faut vivre dans le présent, profiter de l’occasion que l’on a de mener des projets. En politique, essayer de faire évoluer les choses. C’est ce que j’ai essayé de faire. Ensuite est venue la possibilité de me présenter au Conseil fédéral. Je l’ai saisie comme le reste, c’est-à-dire avec beaucoup d’engagement et d’envie. D’ailleurs, quand j’ai annoncé ma candidature, vous-mêmes au Temps avez été surpris par mon envie et ma détermination.

– Généralement, en Suisse, les candidats à une telle fonction cachent leurs ambitions…

– Précisément. J’ai toujours dit les choses comme je les sens. Dès le moment où j’ai eu l’envie et où j’ai vu la possibilité d’entrer au Conseil fédéral, je l’ai dit clairement. Dès lors que je vis comme cela, je ne crois pas avoir changé de personnalité pour viser cette fonction.

– Quelle sera la «marque Berset» au Conseil fédéral?

– C’est une question qu’on peut poser quand on tire un bilan. J’arrive avec ma personnalité, mon expérience. C’est peut-être cela, ma marque de fabrique, être moi-même. Je n’arrive pas en me disant que je vais marquer le terrain avec tel élément. J’ai été clair devant les groupes parlementaires. Je n’ai pas fait de promesses sur ce que je comptais réaliser. J’ai développé une vision, indiqué ce qui, à mon sens, constitue un défi et fait part de ma volonté de contribuer à maîtriser telle ou telle situation et de faire avancer le pays.

– Vous avez un parcours politique, des valeurs…

– Je l’ai dit dans mon discours d’acceptation devant l’Assemblée fédérale: je suis porté par un important courant politique qui défend l’égalité, la solidarité, la justice sociale. Des éléments que des gens issus d’autres courants peuvent aussi partager et qui font une Suisse harmonieuse et solidaire.

– On vous dit consensuel, prudent et réservé, certains parlent même de la «froideur d’un tueur». Vous reconnaissez-vous dans ces termes?

– Ça fait beaucoup de choses à la fois… Bon, si consensuel veut dire «être conscient que pour faire bouger les choses il faut passer de bons compromis avec d’autres», pourquoi pas. Mais cela veut dire être très au clair sur ce que l’on est, sur ce que l’on veut et ce que veulent les autres. Je n’ai jamais été quelqu’un qui préférait taper du poing sur la table quitte à ne rien obtenir plutôt que de chercher une solution. Au Conseil fédéral, il faut porter des projets, présenter des solutions susceptibles d’obtenir le soutien d’une large majorité devant le parlement et la population. Prudent? Pas vraiment, sinon comme toute personne qui refuse de prendre des risques inutiles. Mais dans ma carrière politique, j’ai souvent pris des positions qui étaient assez marquées.

– Nos relations avec l’Europe vont devenir très difficiles, Bruxelles considère la voie bilatérale comme sans issue. Une solution serait-elle de reprendre la question de l’adhésion à l’Espace économique européen?

– Reposer une question au peuple, ce n’est pas tabou. Pour autant, bien sûr, que les conditions aient changé, que la situation ait suffisamment évolué pour que la question mérite d’être reposée. Regardez le cas de l’ONU. Lorsque la question a été posée en 1986, nous étions en pleine guerre froide. Le non fut très net. En 2002, la situation internationale avait complètement changé depuis la chute du Mur de Berlin. Le oui l’emporta. Alors, est-il pertinent de reposer au peuple la question de l’EEE? En disant non en 1992, le peuple suisse a ouvert une autre solution pour nos relations avec l’UE, la voie bilatérale. Ce sont ceux qui préconisaient le non en 1992 qui défendaient cette voie-là. Je ne crois pas que l’on puisse revenir à la situation de 1992, car en réalité la Suisse est aujourd’hui de facto bien plus intégrée grâce aux accords bilatéraux. Je reste donc sur la position du Conseil fédéral, qui est claire: la voie bilatérale.

– En évoquant le rôle de médiateur joué par la Suisse, Micheline Calmy-Rey avait parlé de la nécessité de parler avec l’ensemble des parties d’un conflit, «quitte à s’asseoir à la table d’Oussama Ben Laden». Jusqu’où doit aller ce rôle de médiateur?

– Parce qu’elle n’a pas d’agenda caché, qu’elle se veut transparente, la Suisse est appréciée dans son rôle de médiatrice dans les conflits. Ce rôle, qui a été très bien mené jusqu’ici, peut encore être développé. Dans le conflit entre la Russie et la Géorgie, l’implication de la Suisse a été très importante. Autre exemple, auquel j’ai été associé en 2009, c’est le dialogue interlibanais. Cela donne aussi à l’étranger une image très positive de la Suisse. Sur le fond, je crois qu’il faut discuter avec tous les acteurs d’un conflit, lorsque c’est dans l’intérêt de la médiation. La question n’est pas de savoir s’il faut ou non parler avec tel ou tel acteur. C’est de savoir dans quelles conditions et dans quel contexte politique la discussion a lieu.

– Il existe dans la population une inquiétude face à l’instabilité économique et financière de l’ensemble du continent européen, avec des risques de troubles politiques ou sociaux. Comment rassurer la population tout en maintenant une solidarité européenne?

– Valeur refuge, le franc fort a des répercussions sur notre économie, nos exportations et les emplois qui sont menacés. La surévaluation de la valeur du franc face à l’euro met en difficultés des dizaines de milliers d’emplois. Nous sommes donc directement impliqués. Nous ne sommes pas membres de l’UE et nous n’avons pas l’euro comme monnaie. Par contre, nous avons d’autres outils. Nous sommes un membre important du FMI et par là pouvons agir de manière relativement forte. Nous avons un intérêt direct à ce que la crise que traversent nos voisins soit résolue le plus rapidement possible.

– Mais comment rassurer la population suisse face à l’extension de la crise de confiance envers les politiques en Europe? Par le dialogue?

– Par le dialogue, mais surtout par l’action. A plusieurs reprises, lors des menaces sur les grandes banques, de la crise économique de 2009, du franc fort… à chaque fois, le Conseil fédéral, avec l’appui du parlement, a pu agir et contrôler ou limiter les problèmes par des programmes ciblés. C’est cela qu’il faut faire, l’action et l’intervention coordonnées des instances impliquées. On l’a encore vu avec l’instauration par la banque nationale d’un taux plancher face à l’euro. La confiance, qui est essentielle, se gagne par des actions intervenant au bon moment et qui sont adaptées à la situation.